Ma grand-mère est éternelle

En débarrassant une armoire, dans la perspective de travaux de peinture à la maison, j’ai retrouvé de vieilles photos et d’anciens articles. Parmi les documents: un texte que j’ai rédigé au décès de ma grand-mère maternelle. Cela fait dix ans cette année. Je voudrais vous le faire partager tant cette femme, qui parlait peu pourtant, était formidable:

« C’est une page de mon enfance qui s’est tournée avec le décès de mon dernier grand-parent. Mémère Elsa, comme la famille l’appelait, est allée rejoindre Pépère Auguste, un jour gris de septembre. Elle avait 93 ans, mais elle est toujours restée fidèle à l’image que je m’étais forgée d’elle dans la force de l’enfance. C’était une grand-mère rêvée pour tous les gamins du monde: disponible, souriante et apaisante. Je la vois encore, sur le pas de sa porte, dans son tablier à carreaux bleus, nous saluer mon frère et moi, après quelques jours passés chez elle. Elle avait de l’élégance, ma grand-mère, le regard clair, le sourire franc et le buste droit.

 

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Lapins plus forts que la Nintendo DS

 

En à peine un mois, nous avons perdu les trois derniers lapins qui nous avions à la maison: la maladie, le froid, la vieillesse? Je n’en sais rien. Mais toujours est-il que les enfants, même adolescents, en ont éprouvé du chagrin. J’ai retrouvé un texte que j’avais écris à la naissance de deux de nos trois lapins. C’était il y a cinq ans : Valentine nous tannait pour avoir une Nintendo DS.

Voici le texte qui a été publié dans les « Propos du Dimanche » (Nord Eclair) du 18 mai 2008, sous le titre « Lapins plus forts que la Nintendo DS »:

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Je le confesse: j’ai eu Mgr Léonard comme prof

propos.jpgJe l’avoue comme d’autres avoueraient probablement une maladie honteuse: j’ai eu Monseigneur André-Mutien Léonard comme professeur lorsque j’étais étudiant à l’Université (Catholique, oserais-je l’écrire) de Louvain. Et je vous dois un autre aveu coupable: j’ai plutôt un bon souvenir de celui qui est aujourd’hui cloué au pilori pour ses positions (j’ose encore) à propos des homosexuels.

J’ai suivi deux de ses cours: philosophie morale tout d’abord. Je vous l’assure: il n’a jamais dit ce qui était bien ou mal à propos des plaisirs de la chair. Celui qui n’était pas encore archevêque de Bruxelles-Malines était un excellent pédagogue, très drôle même. Et, exploit pour un prof qui donnait souvent cours tôt dans la matinée, il était rarement « brossé ». Il a réussi à rendre passionnant des philosophes comme Husserln, Merleau-Ponty, Kierkegaard, Bergson et évidemment Saint-Augustin, dont les lectures sont pour le néophyte plutôt indigestes. Comme je kotais dans le quartier du séminaire Saint-Paul, où il logeait, il m’arrivait de le suivre, à distance respectueuse, pour me rendre à l’auditoire où il dispensait ses cours. Dans les dédales de Louvain-la-Neuve, je le surprenais très souvent d’humeur guillerette (je n’ose pas écrire gaie). Il chantonnait toujours ce que je devinais être du grégorien. En tout cas, ce n’était pas du Johnny.

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Hommage à une cousine disparue, que j’avais perdue de vue

Voici une chronique que j’ai écrite, en mars 2009, en hommage à une cousine disparue dans des circonstances difficiles et que j’avais perdue de vue. J’avais disserté sur le temps qui file. C’était il y a quatre ans, pratiquement jour pour jour, déjà: 

 

« Après un début prometteur, le printemps a revêtu mardi un habit plus sombre. Le ciel m’est paru d’autant plus gris que le retour de la pluie coïncidait avec les funérailles d’une cousine, comme s’il avait voulu marquer la journée du sceau de la tristesse. Je n’avais plus vu Patricia depuis au moins une dizaine d’années. Continuer la lecture de Hommage à une cousine disparue, que j’avais perdue de vue

Lettre au frustré qui me suivait en voiture

 

Monsieur,

monsieur parce que bien sûr, vous êtes un homme. Seul un homme peut se conduire (et conduire) ainsi. Vous avez déboulé dans ma vie, un soir d’été, sur une petite route de campagne du Tournaisis. Déboulé, c’est le mot qui convient. Je ne sais rien de vous. Je ne sais même pas comment vous êtes physiquement. Je n’apercevais qu’une partie de votre visage dans le rectangle de mon rétroviseur. Mais je pouvais lire votre rage, parce que sans doute, je ne roulais pas assez vite, parce que vous ne pouviez pas me dépasser. Trop de virages, trop de montées et de descentes, trop de véhicules qui arrivaient dans l’autre sens. Alors vous m’avez collé l’arrière-train, puis allumé vos gros phares. J’ai cru, tellement vous rouliez près, que vous alliez monter sur mon pare-chocs. Je ne sais pas pourquoi vous étiez pressé: une copine à voir, un rendez-vous professionnel à ne pas manquer? Je me suis même mis à accélérer légèrement. Peut-être aviez-vous une bonne raison de vous comporter ainsi, comme une urgence à l’hôpital? Mais lorsque la route est soudain devenue libre, vous êtes resté collé à ma voiture comme une sangsue. J’étais devenu l’objet de toute votre frustration, l’escargot à écraser, le lambin à éradiquer, le gêneur des routes à éliminer…

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Lettre à mon fils que j’ai failli oublier

Mon petit Max, tu es avec ta sœur ce qui m’est le plus cher, mais pourtant un jour, j’ai failli t’oublier. Ou plutôt j’ai cru t’avoir oublié un matin, dans ton lit, alors que tu avais à peine six mois. L’angoisse est montée d’un coup, comme la vague d’un tsunami, en fin d’après-midi, à l’heure du bouclage, entre un reportage et un coup de fil passé à un collègue: plus moyen de me souvenir si je t’avais bel et bien conduit à la crèche, comme tous les jours au matin. Je ne me rappelais plus si j’avais posé les gestes habituels: te sortir du lit, te donner ta première panade, te changer, te confier Mickey en attachant le maxi-cosy sur le siège arrière avant de prendre la route jusqu’à la rue de l’Amour, la bien nommée, où se situait ta crèche.

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Voir Florence et puis mourir…

Je venais de célébrer mes 20 ans. Et c’était mes premières vacances en solitaire. Sans parents, sans amis. Ni scout, ni patro. J’avais pour seule compagnie un sac à dos à armature métallique qui me donnait l’air d’un aventurier américain ou scandinave. Destination: Florence.

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La curiosité, le joli défaut d’Obama

Voilà encore une chronique reprise des « Propos du Dimanche » qui paraissaient dans l’édition dominicale de Nord Éclair. Luc Parret, alias Eleph, était le titulaire de la rubrique, mais je la reprenais en son absence avec d’autres collègues. La chronique que j’ai écrite le 8 février 2009, sous le pseudo Vintje, était consacrée au premier discours d’investiture de Barack Obama, il y a tout juste quatre ans. Il a été réélu depuis. « On attend sans doute beaucoup trop de lui », écrivais-je à l’époque:

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Le bonheur est dans le cèdre bleu

La sentence du bûcheron était sans appel: “ de toute façon, votre cèdre bleu était condamné ”. Elle a atténué le sentiment de culpabilité que j’éprouvais depuis que j’avais décidé de me séparer de cet arbre à la posture majestueuse, haut d’une dizaine de mètres. La décision avait été prise la veille de la Saint Sylvestre. Suite à de violentes rafales de vent, une grosse branche s’était effondrée dans le jardin, à un doigt de la grande baie vitrée qui aurait très bien pu voler en éclats. Heureusement les enfants ne jouaient pas dehors cet après-midi-là. Jusqu’alors, le cèdre ne nous ennuyait que l’été: ses aiguilles, persistantes et courtes, tombaient dans nos assiettes lorsque le temps nous permettait de dresser la table dans le jardin. Son ombre recouvrait certes les panneaux solaires, mais relativement tard dans l’après-midi, ce qui laissait le temps au soleil d’accomplir son œuvre calorifère.

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Aujourd’hui, le cèdre bleu n’est plus qu’une succession de grosses bûches, empilées les unes sur les autres sous le magnolia qu’il a longtemps dominé et qui prend ainsi sa revanche. En comptant les cercles de croissances, j’ai pu déterminer son âge: 30 ans, à peu près celui de la maison. C’était un bébé parce que selon les informations glanées sur internet, il aurait pu vivre… 2.000 ans et grimper jusqu’à 50 m de haut. Ce conifère, issu de la famille des pinacées, n’est pas une espèce indigène, comme le sont, par exemple, les saules têtards et les peupliers. Il s’est habitué à nos contrées après avoir été importé du Moyen-Orient et des contreforts de l’Himalaya. La lecture de sa généalogie avait ajouté à mon sentiment de culpabilité: le cèdre n’est-il pas l’arbre le plus souvent cité dans la bible? Un pays du Moyen-Orient ne l’a-t-il pas choisi comme emblème? Le cèdre du Liban a même servi à la construction du premier temple de Jérusalem, vers 976 avant Jésus-Christ. Importés d’Algérie, des semis du cèdre de l’Atlas, un proche cousin du cèdre bleu, ont permis de repeupler les pentes dénudées du Mont Ventoux, du Lubéron et des Pyrénées au XIXe siècle. L’immigration des arbres a précédé celle des hommes.

Il y a vraiment beaucoup à apprendre de nos frères, les arbres, qui ont livré à l’humanité une de ses plus précieuses inventions: le papier, incarnation de l’écriture.

Le mot “ livre ” provient d’ailleurs du latin “ liber ” qui, selon le petit Larousse, désigne encore la zone vivante du bois, riche en cellulose. L’adjectif “ libre ” a aussi la même… racine.

La maladie de mon cèdre bleu m’a fait davantage lever les yeux vers le ciel. Jusqu’alors je n’avais pas suffisamment conscience de la richesse sylvicole de mon jardin: un saule pleureur, un magnolia, deux bouleaux et trois hêtres pourpres qui doivent avoir à peu près le même âge. La sagesse des arbres avait conquis le premier propriétaire de ma maison.

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Le cèdre victime de l’orage

Le cèdre bleu ne semble pas me tenir rigueur de l’avoir fait abattre. Depuis, la souche et les bûches dégagent une agréable odeur de résine aromatisée qui embaume le jardin les jours de soleil, comme si l’arbre voulait me rappeler ses lointaines origines orientales, la richesse de ses histoires et la volupté d’un espace arboré.

Le bonheur est dans le cèdre bleu, comme dans tous les arbres.

(1) Chronique que j’ai écrite, sous le pseudo « Vintje », dans le Nord Eclair du 23 septembre 2007 et dont le titre était « les Propos du Dimanche », imaginés par Luc Parret, alias Eleph. Serdu, dont je reproduis ici le dessin, était notre illustrateur.

(2) Depuis la parution de cette chronique, j’ai dû hélas abattre les hêtres pourpres, dont les bûches ont rejoint celles du cèdre bleu sous le magnolia.

 

Quand les préjugés vous rattrapent…

Préjugé, “ Croyance, opinion préconçue souvent imposée par le milieu, l’époque, l’éducation; partis pris ”, dit la définition la plus courante du Petit Robert. Qui n’a pas de préjugés? Qui n’en a jamais eus? Présomptueusement, j’ai toujours cru que je n’en avais pas, jusqu’à un malheureux accident de voiture, dont j’ai été la victime il y a quelques années. J’ai toujours mis un point d’honneur à ne pas juger les gens sur leur apparence vestimentaire, leur couleur de peau et surtout, sur ce que les autres disaient d’eux. Je ne crois pas du tout à l’expression “ la première impression est la bonne ”. Mais les préjugés sont sournois. Ils vous envahissent insidieusement depuis l’enfance, sans que vous ne vous doutiez de leur présence, comme un serpent qui glisse lentement vers sa proie. Ils se nourrissent à votre insu de propos badins, de conversations de cafés du commerce et de mots (ou maux) que l’on croit sans importance.

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Et les préjugés surgissent au moment où vous vous y attendez le moins, lorsque l’attention se relâche. Ils m’ont surpris un matin le long des boulevards de Tournai alors que je conduisais ma fille à la crèche. Un véhicule m’a coupé la priorité à la hauteur de la clinique Notre-Dame. Le choc fut d’une telle violence que l’autre voiture fut propulsée l’autre côté de la chaussée. Par chance, il n’y avait que des dégâts matériels. L’autre conducteur, un homme âgé, s’en est sorti avec une légère coupure à la joue et moi, avec un saignement de nez. Bien calée dans son maxi-cosy, ma fille en a été quitte pour des pleurs. Sur le coup, j’étais sonné. La circulation était dense, mais aucun automobiliste ne s’arrêtait. Certains ralentissaient, mais poursuivaient leur route, une fois leur curiosité satisfaite. Une seule voiture s’est finalement arrêtée de l’autre côté de la route. Des bagages, des cartons et un matelas garnissaient la galerie et l’arrière du véhicule était aussi chargé. A son bord , une famille maghrébine qui gagnait l’Afrique du Nord pour les vacances. Le conducteur, un homme affable, m’a rassuré. Il a même pris ma fille dans ses bras pour la calmer avant de la confier à son épouse, dont la tête était couverte du foulard traditionnel. Ils avaient pris des risques en traversant la chaussée pour s’inquiéter de notre sort. Je leur en étais reconnaissant. A l’arrivée de la police, la famille reprit immédiatement la route. J’aurais voulu les remercier plus longuement, mais ils avaient l’air pressé.

Pour dresser le constat, la police demanda mes papiers d’identité. Je me rendis dans mon véhicule, totalement sinistré, pour prendre mon portefeuille que j’avais rangé dans la boîte à gants. Mais j’avais beau chercher. Rien, nada. La famille maghrébine autour de ma voiture, mon portefeuille disparu, leur empressement à l’arrivée de la police : mon esprit ne fit qu’un tour. Un mauvais tour. Et mon sang aussi. “ Au voleur! ” avais-je envie de crier. C’est un policier qui me ramena à la raison. Il a refouillé avec moi la voiture. Et il retrouva mon portefeuille sur la plage arrière où la violence du choc l’avait propulsé. J’ai pourtant un oncle marocain et un très bon ami syrien, mais mon esprit avait fait le raccourci inacceptable “ maghrébin = voleur ”. Dix ans après l’accident, j’ai toujours honte en pensant à ma réaction qui était primaire. Primaire, comme le sont bel et bien les préjugés.

(1) Chronique parue, sous mon pseudo Vintje, dans l’édition de Nord Eclair du 28 décembre 2008, sous le titre « les Propos du Dimanche », imaginés par Luc Parret, alias Eleph. Le dessin original est de Serdu.