Lettre à mon fils que j’ai failli oublier

Mon petit Max, tu es avec ta sœur ce qui m’est le plus cher, mais pourtant un jour, j’ai failli t’oublier. Ou plutôt j’ai cru t’avoir oublié un matin, dans ton lit, alors que tu avais à peine six mois. L’angoisse est montée d’un coup, comme la vague d’un tsunami, en fin d’après-midi, à l’heure du bouclage, entre un reportage et un coup de fil passé à un collègue: plus moyen de me souvenir si je t’avais bel et bien conduit à la crèche, comme tous les jours au matin. Je ne me rappelais plus si j’avais posé les gestes habituels: te sortir du lit, te donner ta première panade, te changer, te confier Mickey en attachant le maxi-cosy sur le siège arrière avant de prendre la route jusqu’à la rue de l’Amour, la bien nommée, où se situait ta crèche.

Que faire? Appeler les puéricultrices? Je craignais de passer pour un père indigne. Appeler ta maman, elle aussi au boulot? Elle aurait partagé ma panique. J’ai donc repris ma voiture dare-dare, le cœur battant la chamade, en pensant au mieux te retrouver debout dans ton lit cage hurlant de faim et de soif. Et au pire… Je préfère ne plus l’imaginer. Comme je n’ose plus penser à la vitesse à laquelle j’ai parcouru les 9 km qui séparent la maison de la rédaction. Lorsque j’ai vu ta chambre vide, le puzzle mental s’est alors reconstitué. Les images des gestes habituels que j’avais bien accomplis, me sont revenues à l’esprit, l’une après l’autre. Sept ans plus tard, je ressens encore dans ma chair le soulagement éprouvé. C’est comme si une tempête en mer avait cessé sur un simple claquement de doigts.

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Si je te raconte tout cela aujourd’hui, ce n’est pas pour évoquer ma distraction légendaire qui fait rire mes collègues, et beaucoup moins ta maman. Depuis la semaine dernière, je pense en fait à cette jeune mère qui a oublié son bébé huit heures durant dans sa voiture, garée au soleil, avec des conséquences hélas mortelles. Elle croyait avoir déposé son petit Guy à la crèche, entre la maison et son boulot. C’est en reprenant son véhicule, après le travail, qu’elle s’est rendu compte de son tragique oubli. « Comment est-ce possible? » « Négligence coupable ». « Incroyable ». « Inexcusable ». « Mère indigne », etc. J’ai tout entendu et tout lu à propos de cette affaire, mais je me suis bien gardé de juger. Car son histoire est un peu la mienne à l’envers: je t’avais bien déposé à la crèche, mais j’avais oublié l’avoir fait; elle croyait l’avoir fait, mais elle avait en fait oublié. À l’origine: le même « faux pas de mémoire » qu’a très bien expliqué un psychologue dans mon journal. Plus nos actes sont simples et ordinaires, plus nous les automatisons. Ces gestes, les plus habituels, si nous ne gardons pas le souvenir de les avoir accomplis, c’est, dans notre esprit, comme si nous les avions faits. «Plus le geste est quotidien, moins on s’en souvient », résume le psy. Personne n’est à l’abri d’un tel « bug » cognitif, surtout dans notre société actuelle, rongée par le stress, où les patrons exigent de faire plus avec moins, où les femmes, surtout, se doivent d’être à la fois performantes, sexy, aimantes et maternelles.

Si je t’écris cette lettre, Max, c’est pour te rappeler que tout être humain peut être faillible, même une mère, même un père. Et même cette maman qui devait aimer son enfant comme moi, je t’adore.

 

 

(1) billet paru dans le Nord Eclair du 3 juin 2007. J’y ai glissé les deux dessins de Serdu qu’il m’avait envoyés en guise d’illustration. J’avais choisi la deuxième à l’époque. Je mets les deux cette fois, avec le petit mot de Serge, un grand distrait comme moi.

Publié par

carnet de bord de Daniel Foucart

Journaliste à Nord Eclair belge (Tournai et Mouscron) depuis 1991, passionné par l'actualité vue par le petit bout de la lorgnette. Et à bord : quelques tranches de vie.