Libérer, délivrer? Vérifier, contrôler plutôt…

Lors de ma visite au musée d’Orsay à Paris, peu avant Noël, j’ai assisté à une algarade entre une Parisienne et une famille italienne. Elles se disputaient un casier où déposer manteaux et sacs. Il n’y a plus de vestiaire avec un être humain qui, derrière un comptoir, surveille vos affaires après vous avoir attribué un numéro pour les retrouver. Il y a encore un employé, mais qui contrôle si vous avez bien fermé votre casier et si vous n’essayez pas d’en ouvrir un qui n’est pas le vôtre.

J’ai le net sentiment que l’espace public n’est plus régi que par des contrôleurs. Au cinéma, fini les guichets avec un ou une billettiste et les ouvreuses. Vous choisissez le film de votre choix sur un écran. Et avant d’entrer dans la salle, un employé contrôle si vous avez bien le ticket qui prouve votre achat. Dans la plupart des fast-foods, même topo, excepté qu’un membre du personnel vient vous servir à table en vérifiant que la commande correspond bien au numéro que vous vous êtes attribué.

Au supermarché, à Décathlon ou chez Ikea, il y a certes encore des caissiers et des caissières, mais on vous pousse de plus en plus à utiliser le « scan & go » avec, à la sortie, un contrôleur qui vérifie si vous n’avez pas fraudé d’une façon ou d’une autre.

Vous payez le service que vous rendez à vous-même…

En fait, on vous demande de plus en plus de faire le boulot vous-même, sans pour autant vous rétribuer. Au contraire, vous payez un service que vous vous rendez. C’est encore plus flagrant avec les banques : on vous demande un défraiement pour les démarches en ligne que vous effectuez vous-même. Et pas intérêt de vous tromper ou de vous faire arnaquer: vous serez considéré comme le seul fautif. Vous êtes à la fois l’employé de votre propre banque et le contrôleur.

Même scénario pour les achats en ligne: il vaut mieux vérifier à deux fois que vous avez entré la bonne adresse et le bon numéro de compte bancaire, sous peine de ne jamais voir arriver le colis au pas de votre porte.

L’intelligence artificielle va-t-elle tout résoudre? A l’issue d’une formation destinée aux enseignants, la remarque de la formatrice m’a à la fois interpellé et fait sourire. « Surtout n’oubliez pas de vérifier ce que l’IA vous propose, car elle peut se tromper », conseilla-t-elle. Et s’il y a erreur, ce n’est pas à la machine que votre patron ou votre prof va s’en prendre, mais à vous.

Contrôler, vérifier… On pourrait changer les paroles du film d’animation « la Reine des Neiges ». « Libérer, Délivrer », ce n’est pas tout à fait ce que nous promettent les nouvelles technologies.

Est-ce que je force le trait? Sans doute un peu. Mais je reste persuadé que s’il y avait eu un préposé ou une préposée au vestiaire du musée d’Orsay, comme autrefois, au lieu d’un contrôleur ou d’une contrôleuse, qui en l’occurrence a préféré rester en retrait, jamais la Parisienne et la famille italienne se seraient pris le chou…

Tous les enfants n’habitent pas le monde de la même façon

Il y a quelques semaines, j’étais dans la salle d’attente d’un médecin spécialiste. Comme celui-ci accuse souvent du retard dans ses consultations, j’avais emporté avec moi le livre qui meublait mes soirées avant de sombrer dans les bras de Morphée : « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon » de Jean-Paul Dubois, un excellent bouquin dont l’intrigue se déroule en grande partie au Canada.

Un petit garçon attendait son tour avec sa maman. Il avait une main bandée. Il devait tout au plus avoir 5 ou 6 ans. D’autres personnes patientaient en pianotant sur leur téléphone portable. Je ne leur jette pas la pierre, je suis moi-même un « scroller » compulsif quand je n’emporte pas avec moi un livre. Les journaux et les magazines se font rares dans les salles d’attente.

Sans être turbulent, le gamin tournait en rond. Soudain, il vint vers moi en pointant son doigt vers mon roman avec cette question : « C’est quoi? » « Un livre », lui répondis-je, un peu surpris. Les smartphones ne l’étonnaient pas, seul mon bouquin l’intriguait. Je lui montrai la couverture sur laquelle est dessiné un bel hydravion. « Et ça raconte une belle histoire », poursuivis-je, car je sentais qu’il voulait en savoir plus. Le petit garçon n’eut pas le temps de me poser une autre question, car sa maman intervint : « Arrête d’embêter le monsieur. »

Le gamin ne m’ennuyait pas, j’aurais voulu lui dire davantage sur le livre, sur les livres, mais il regagna sagement sa place. Avait-il déjà vu un bouquin, ne fût-ce qu’un livre pour enfants? J’ose espérer que oui, si non à la maison, au moins sur les bancs de l’école maternelle. J’étais à la fois étonné et heureux qu’un petit garçon s’intéresse à un livre alors qu’il y avait des machines bien plus intrigantes autour de lui, les smartphones des autres patients en l’occurrence, qui peut-être ne l’intéressent plus tant ils font partie de notre quotidien.

Moralité de cette anecdote? Je ne sais que penser, à vrai dire. On peut voir le verre à moitié vide : les livres disparaissent peu à peu de l’univers des enfants. Ou le verre à moitié plein : les livres intriguent encore les gamins, à l’heure de l’intelligence artificielle.

Une certitude cependant : j’emporterai toujours un bouquin avec moi lors de mes visites chez le médecin avec l’espoir de pouvoir susciter la curiosité d’un autre enfant.

Défendons No Télé sans oublier Nord Eclair et le Courrier de l’Escaut

Menacée d’une restructuration, la télévision communautaire No Télé fait l’objet d’une formidable mobilisation de la part des mondes associatifs, sportifs, culturels et socio-économiques de Wallonie picarde qui veulent sauver son âme, celle de la proximité.

C’est sans réserve que j’adhère à ce sursaut citoyen. Je crois plus que jamais en la force de la proximité à l’heure où la mondialisation dévore la planète, à l’heure où les réseaux sociaux, qui n’ont de sociaux que le nom, nous éloignent les uns des autres pour nous isoler derrière un écran ou nous enfermer dans une bulle logarithmique.

L’évolution technologique tue l’humain. Cela a commencé, comme par hasard, avec les banques qui ont supprimé l’employé derrière le guichet au profit du traitement électronique dont le client est à la fois l’opérateur et le cochon de payant. Les grandes surfaces encouragent les clients à scanner eux-mêmes leurs achats, le scan & go étant l’épée de Damoclès au-dessus de la tête des caissières. Fini, au cinéma, le sourire de la billettiste ou de l’ouvreuse; le spectateur choisit lui-même son film et sa place sur un écran, le contact humain se limitant au contrôle du ticket.

Je pourrais multiplier les exemples où les interactions entre les personnes deviennent de plus en plus rares dans la gestion de la vie quotidienne. Et je n’évoque pas ici l’intelligence artificielle dont on ne mesure pas encore toutes les conséquences sur la vie en société. Or, s’il y a bien une leçon que j’ai retirée de mes cinq années d’études en psychologie, c’est que l’homme est un être éminemment social qui a besoin du contact des autres pour s’épanouir, s’enrichir et tout simplement vivre. Robinson Crusoé serait mort sur son île s’il n’avait pas rencontré Vendredi.

La proximité, c’est la vie. Tout simplement.

Alors oui, je défends des médias, comme No Télé, qui défendent la proximité, qui rendent les citoyens de Wallonie picarde plus proches les uns des autres en relayant, en promouvant leurs initiatives, leurs projets sur les plans politique, social, économique, culturel, associatif et sportif. No Télé le fait en plus avec talent (si je devais citer un seul exemple, je citerais le remarquable reportage de Laurence Journé sur la maladie de Parkinson dont souffre sa collègue Françoise Delplancq).

Fondre No Télé dans une entité plus grande va non seulement porter atteinte à l’identité de la Wallonie picarde, mais également invisibiliser les « petits » acteurs et les « petites mains » de la vie associative, pourtant si utiles, qui devront s’effacer, économie oblige, devant des associations plus importantes.

Dans ce combat honorable, je veux y inclure deux autres médias qui me sont chers, l’un un peu plus que l’autre puisque j’y ai travaillé pendant plus de 30 ans : Nord Eclair et le Courrier de l’Escaut. Les deux journaux jouent le même rôle que celui que je viens de décrire à propos de No Télé. Ils sont aussi tous les deux vecteurs de cette proximité, indispensable à nos vies, ce dont ils ne se vantent pas assez souvent, alors qu’ils travaillent avec moins de moyens, et ce dont le monde associatif ne parle pas suffisamment.

Or, les deux médias sont menacés par le projet de fusion entre les deux groupes auxquels ils appartiennent respectivement : Rossel et IPM. Ce rapprochement est présenté comme « indispensable », par les grands patrons, « pour garantir la pérennité d’un journalisme professionnel et indépendant en Belgique francophone ». Pour avoir vécu trois à quatre restructurations, je sais d’expérience que ce type de synergie – quel vilain mot – n’a jamais été bénéfique pour l’emploi et n’a jamais rapporté un lecteur de plus, bien au contraire.

Si on laisse faire, il n’y aura plus qu’un seul média de presse écrite en Wallonie picarde. Une atteinte au pluralisme et, par écho, à la démocratie. J’ai toujours été persuadé que la Wallonie picarde devait sa diversité politique en grande partie à la diversité de ses médias, même si de nombreux titres ont disparu depuis le début de ma carrière dans le journalisme (Le Peuple, l’Avenir du Tournaisis, plus récemment la DH Wapi absorbée par l’Avenir). Si on ajoute à ça la dilution identitaire de No Télé, il y a de quoi s’inquiéter pour la vitalité démocratique de notre région, déjà que les journalistes se font de plus en plus rares aux conseils communaux.

Certes le Nord Escaut ou le Courrier Eclair, ce n’est pas encore pour aujourd’hui, mais je crains que la menace soit encore plus grande qu’à No Télé qui peut toujours compter sur un changement de majorité, et par conséquent de cap, à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Restons sur le qui-vive pour maintenir le pluralisme de la presse et pour ne pas céder l’information de proximité uniquement aux réseaux sociaux.

No Télé, le Courrier de l’Escaut et Nord Eclair ont eu des différends par le passé, la presse écrite reprochant parfois à la télévision locale de se regarder un peu trop le nombril. Mais il y a eu de formidables collaborations comme « le Picard » qui récompensait les personnalités de l’année en Wallonie picarde ou encore le partage des résultats sportifs.

Les trois médias sont à la fois concurrents et complémentaires. C’est pourquoi j’attends des mondes politiques, culturels, associatifs, socio-économiques et sportifs la même mobilisation pour la presse écrite régionale que celle qu’ils affichent, avec vigueur et enthousiasme, pour No Télé.

Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu ou lu grand-chose. Il en va pourtant de notre proximité. Pour être encore plus proche, pour reprendre le slogan de No Télé. Ou tout simplement pour le rester…

Nord Eclair, c’est par exemple la fête du foot en Wallonie picarde (photo Bernard Libert).

Mes lectures, mes coups de cœur littéraires, de l’année 2024

Il est rare que je ne lise pas quelques pages d’un roman, d’un essai ou d’un livre scientifique avant de sombrer dans les bras de Morphée. Je vais passer en revue les bouquins qui ont retenu mon attention cette année et qui ont permis de m’évader et de réfléchir sur l’état du monde et des hommes.

« La lecture d’un roman jette sur la vie une lumière », a écrit le poète Louis Aragon.

On était des loups (Sandrine Collette, Le Livre de Poche, 2022)

« On était des loups » est le dernier livre que j’ai lu cette année. Et c’est aussi un des mes gros coups de coeur alors que je l’ai choisi un peu au hasard en flânant dans une librairie. Le roman de Sandrine Collette est une belle histoire entre un père, un homme des forêts, plutôt bourru, qui vit de la chasse et son fils de cinq ans. Liam a toujours préféré se tenir à distance d’Aru pour ne pas renoncer à sa vie au grand air, mais un drame va les réunir.

La lecture est un peu dérangeante au début en raison d’une ponctuation déconcertante, mais on comprend rapidement que c’est pour rendre le récit plus haletant et rentrer dans la tête du narrateur. Liam n’est pas homme à s’embarrasser de virgules. Une fois dans la caboche du père, on ne lâche plus le roman. « On était des loups » séduira les amoureux des grands espaces, des montagnes et des lacs.

« Dans ma tête tout est incohérent, je pense que c’est parce que je ne l’aime pas ce gosse et pourtant je ne lui veux pas de mal seulement s’il me cherche c’est sûr qu’il va me trouver (…) »

Le roman de Sandrine Collette a reçu le prix Jean-Giono 2022, un autre grand conteur du terroir, et le prix Renaudot des Lycéens 2022.

Le complot contre l’Amérique (Philip Roth, Folio, 2004)

J’ai acheté « Le complot contre l’Amérique » après avoir lu un commentaire dans la presse qui pointait les similitudes avec la situation politique actuelle aux Etats-Unis. Puis c’était l’occasion de retrouver Philip Roth, un des plus grands auteurs américains contemporains après avoir dévoré l’an dernier le très beau roman « Un homme ».

« Le complot contre l’Amérique » imagine la victoire du célèbre aviateur Charles Lindbergh, qui était proche des nazis, contre Franklin D. Roosevelt aux élections présidentielles de 1940. Charles Lindbergh prônait le non interventionnisme (ça ne vous rappelle pas quelqu’un ?) dans les conflits qui minaient le monde à l’époque.

Le roman de Philip Roth est à la fois un livre politique et un livre éminemment personnel, écrit à la hauteur d’une famille juive qui croit au rêve américain, mais qui voit monter l’antisémitisme avec une inquiétude croissante au fil des pages. Le narrateur n’est autre que Philip Roth lui-même, âgé de 7 ans à l’époque où il place son récit. Il met en scène sa propre famille avec ses joies, ses doutes, ses peurs et ses déchirures.

« La peur était partout, elle se lisait partout, dans le regard de nos protecteurs surtout, cette expression que l’on prend à l’instant même où l’on aperçoit qu’on vient de fermer une porte dont on n’a pas la clef. »

« Le complot contre l’Amérique » est bien sûr une œuvre de fiction, mais celle-ci a une résonance résolument contemporaine. Dans un post-scriptum, l’auteur retrace les véritables faits historiques, Charles Lindbergh ayant bien eu des sympathies nazies dont les Américains ont pu avoir un aperçu lors de meetings baptisés « America First » (ça ne vous rappelle pas quelqu’un?).

La Terre a soif (Erik Orsenna, Le Livre de Poche, 2022)

« La Terre a soif » n’est ni un roman ni tout à fait un livre scientifique. Erik Orsenna raconte, avec tout son talent d’écrivain, la vie de trente-trois fleuves de notre planète. Il s’agit bien de vie, car les fleuves et les rivières sont les sources de l’humanité, comme le décrit très bien le sociétaire de l’Académie française. C’est le long des cours d’eau que l’homme a fondé ses cités les plus importantes.

Le voyage est à la fois fascinant et inquiétant. Fascinant, car Erik Orsenna emmène le lecteur dans les plus beaux endroits du monde, comme l’Amazonie, le Congo ou encore l’Inde. Mais inquiétant car il démontre que la plupart des fleuves et rivières n’offrent plus assez d’eau pour répondre aux besoins croissants de l’humanité. D’où le titre « La Terre a soif ». Et le sous-titre de la première page de garde: « Guerres et paix aux royaumes des fleuves ».

« Décidément, l’eau, je veux dire la vie, pousse à l’intelligence. »

Erik Orsenna émaille ses reportages de rencontres avec les plus grands spécialistes de l’eau, dont il partage les écrits et les inquiétudes. Si l’homme ne prend pas conscience de son capital « eau », un capital qu’on ne peut pas croître, il court inévitablement à sa perte. Au terme de ce « Petit précis de mondialisation » – le sous-titre de la couverture – une évidence s’impose : l’eau est notre principale richesse. Le livre est aussi source d’espoir, car « La Terre a soif » donne quelques exemples du génie humain, capable, lorsque la volonté politique est présente, d’utiliser l’or bleu en bonne intelligence avec la nature.

La femme tombée du ciel (Thomas King, Mémoire d’encrier, 2022)

J’ai découvert et acheté « La femme tombée du ciel » dans la boutique du très beau musée McCord Steward consacré aux peuples autochtones lors de notre dernière visite à Montréal. De descendance cherokee, l’auteur est un ardent défenseur des premières nations. « La femme tombée du ciel » (« The back of the turtle », en anglais) raconte l’histoire de Gabriel Quinn, un chimiste rongé par les remords et la culpabilité pour avoir mis au point un défolient qui a éliminé toute forme de vie dans une région côtière de la Colombie britannique, d’où il est lui-même originaire.

Le scientifique retourne à l’endroit qu’il a dévasté avec l’intention de mettre fin à ses jours, mais des rencontres étonnantes, dont celle d’une artiste indienne, vont lui redonner doucement goût à la vie. En parallèle, on suit le parcours de Dorian Asher, le patron de Dominion, la société qui a produit et mis en vente le produit mortel.

« Tout ce qu’il voulait, c’était du soleil, et ne surtout pas mourir à l’ombre. Comme il avait vécu. Etait-ce trop demander? »

« La femme tombée du ciel » est une jolie fable écologique racontée avec beaucoup de poésie, mais aussi une pincée de cruauté. Le roman dénonce la course au rendement de l’industrie chimique avec ses conséquences dévastatrices sur l’environnement. Les personnages, même celui, pourtant controversé, du PDG de Dominion, révèlent tous leur part d’humanité.

Et si l’homme vivait au rythme des tortues?

Et c’est ainsi que nous vivrons (Douglas Kennedy, Pocket, 2022)

Intéressé par les élections américaines, j’ai été intrigué, en flânant dans une librairie tournaisienne, par la couverture d’un livre avec le drapeau étoilé déchiré. « Et c’est ainsi que nous vivrons » envoie le lecteur en 2045. L’Amérique est divisée en deux : d’un côté, la République, très progressiste, mais sous l’emprise de la techno-surveillance et de l’autre, une Confédération transformée en théocratie où le blasphème et l’avortement peuvent valoir la peine de mort. C’est soit Big Brother, soit l’inquisition pour reprendre les mots d’une journaliste du magazine Elle.

Douglas Kennedy a voulu écrire un roman d’anticipation. On pense inévitablement aux divisions de l’Amérique actuelle en suivant les péripéties de l’agent Samantha Stengel chargée de s’infiltrer dans la Confédération pour assassiner sa propre sœur. « Et c’est ainsi que nous vivrons » est une réflexion sur deux mondes qui sont immondes chacun à leur façon. C’est aussi un roman psychologique, car le lecteur entre dans la tête de l’agent Stengel avec ses doutes, ses angoisses et ses espoirs.

« Toutes les révolutions ont leur acteur principal: l’idéologue, la figure de proue, la pasionaria capable de vinifier les vins de la colère. Dans le meilleur des cas, c’est un Washington, un Lincoln, un Martin Luther King. Et dans le pire, c’est un Robespierre, un Mao ou un Staline. Ici, on a eu droit à un multimilliardaire de la tech: Morgan Chadwick (…) »

J’aurais voulu que Douglas Kennedy s’attarde un peu plus sur les raisons qui ont conduit à la sécession de l’Amérique, mais on se laisse prendre par l’exploration de ces deux mondes qui, on l’espère vivement, ne verront jamais le jour.

Maigret chez les Flamands (Georges Simenon, Le Livre de Poche, 1932)

C’est toujours un plaisir de retrouver Maigret. Georges Simenon n’a pas son pareil pour créer une atmosphère et sonder la psychologie de ses personnages, le tout dans une écriture simple, sans fioritures.

Le commissaire Jules Maigret a déposé ses valises à la frontière franco-belge, à Givet, pour mener une enquête à titre privé à la demande d’Anna Peeters, la fille de commerçants flamands aisés, dont la boutique est installée le long de la Meuse.

« Comme d’habitude, Maigret était debout dès huit heures du matin. Les mains dans les poches du pardessus, la pipe aux dents, il resta un bon moment immobile en face du pont, tantôt regardant le fleuve en folie, tantôt laissant errer son regard sur les passants »

La famille Peeters – « Les Flamands », comme les gens du coin la surnomment – est soupçonnée d’avoir fait disparaître Germaine Piedbœuf, la fille d’un veilleur de nuit, dont Joseph Peeters, le fils plein d’avenir, a eu un enfant.

Georges Simenon, d’origine liégeoise, retrouve le fleuve de sa jeunesse, la Meuse, qui est un personnage à part entière dans « Maigret chez les Flamands ». La fin est surprenante, le commissaire pouvant faire preuve d’indulgence. Un classique, mais qui est indémodable.

L’affaire Alaska Sanders (Joël Dicker, Rose & Wolfe en poche, 2022)

Joël Dicker est l’auteur de polars à la mode. « La vérité sur l’affaire Harry Quebert » est son roman le plus connu qui a fait l’objet d’une série télévisée qui a été diffusée sur TF1. « L’Affaire Alaska Sanders » est la suite, mais on peut le lire sans avoir lu « Harry Quebert ». On retrouve les mêmes personnages principaux à savoir l’écrivain Marcus Goldman et le sergent Perry Gahalowood.

C’est une vieille affaire qui va réunir les deux hommes dont l’amitié est teintée à la fois d’humour et d’ironie douce. Le policier pensait avoir élucidé un crime onze ans plus tôt, en l’occurrence le meurtre d’une jeune femme, Alaska Sanders, mais une lettre anonyme qui va tout d’abord inquiéter son épouse va relancer l’enquête. Cette affaire va trotter à nouveau dans la tête du sergent qui va aussi devoir affronter un drame plus personnel.

« Quand je n’étais pas occupé à ruminer l’affaire Alaska Sanders, je m’occupais de ce qui restait de la famille Gahalowood. Perry était l’ombre de lui-même: déjà d’ordinaire taiseux, il s’était muré dans un mutisme total ».

J’aime beaucoup la manière dont Joël Dicker ausculte ses personnages, particulièrement Marcus Goldman, un écrivain en proie aux doutes tant sur les plans professionnels qu’amoureux. L’intrigue est relativement classique, mais bien ficelée avec, comme il se doit pour ton bon polar, des rebondissements qui donnent envie d’aller jusqu’au bout.

Des lecteurs de Joël Dicker se sont dit déçus par ce récit, mais personnellement, j’ai apprécié ce voyage dans le New Hampshire américain.

Méfie-toi du chien qui dort (Samantha Downing, Haute Ville, 2023)

Encore un livre choisi au hasard, sur la base de la couverture et du quatrième de couverture. Fan des toutous, je ne pouvais qu’être intrigué par cette affaire de dog-sitting qui se déroule dans la banlieue chic de San Francisco. Je n’ai pas été déçu par ce polar qui se lit très rapidement (118 pages).

L’originalité réside dans la narration. Le lecteur se retrouve dans la tête de deux narratrices : Shelby, la dog-sitteuse, et Carla Grady, l’inspectrice qui mène l’enquête pour découvrir qui a tué Todd Burke, le propriétaire du chien, Pluto, dont s’occupait Shelby.

« Pluto n’arrête pas d’aboyer. Il sent la mort, comme tous les chiens, et je dois lutter pour l’éloigner du corps. Ce n’est pas simple, ce Husky est un tas de muscles. »

L’intrigue est résolue un peu à la manière d’un puzzle où tous les éléments se mettraient en place sur un simple claquement de doigts. Ce n’est pas pour rien que l’inspectrice fait, à un moment important du roman, allusion au film Usual Suspects.

Bref, c’est admirablement bien mené. Je conseille le livre à un jeune qui débute dans la lecture de polars.

Au revoir Nord Eclair et merci

C’est avec un énorme pincement au cœur que je vous annonce mon départ de Nord Éclair. C’est une page de 30 ans de ma vie qui se tourne. Pour plusieurs raisons, je ne m’étendrai pas sur la décision de la direction de Sudinfo de se séparer des anciens pour privilégier les « web native », selon l’expression entendue. Tout d’abord je n’ai pas pour habitude de cracher dans la soupe. Nord Éclair (sous le groupe Hersant, puis sous Rossel depuis 2004) m’a permis de fonder une famille et de lui permettre de vivre plutôt confortablement; c’est inestimable. Puis je suis plutôt de nature positive avec la volonté d’aller de l’avant; je préfère retenir tous les souvenirs agréables. Et ils furent très nombreux au cours de ces trois décennies. J’ai pu rencontrer des gens formidables et leur permettre, grâce au journal, d’être un peu dans la lumière. Enfin et surtout, je pense à mes collègues qui restent. Écorner l’image de Nord Éclair leur serait préjudiciable. Puis j’aime trop ce journal qui était celui de mes parents. Dans la boulangerie familiale, je vois encore mon père étendre « el gazette », comme il disait, sur sa table de travail pour prendre connaissance des dernières nouvelles de notre région. Son premier réflexe était d’aller chercher le Nord Éclair qui tombait très tôt dans la boîte aux lettres grâce aux porteurs, des gens précieux à qui le journal doit sa spécificité.

Nord Eclair apporte un regard différent sur notre belle Wallonie picarde

Nord Éclair mérite de continuer à vivre, car il apporte un regard différent sur notre belle Wallonie picarde. Il a toute sa place à côté de l’Avenir/la Dernière heure et la télévision régionale No Télé. C’est un plus incontestable pour la vivacité de notre démocratie locale. C’est pourquoi j’espère sincèrement que la direction ne se trompe pas dans ses choix. Achetez-le de temps en temps, voire abonnez-vous, chers lecteurs, chers amis; il est même possible aujourd’hui d’acheter l’article qui vous intéresse à la pièce. C’est uniquement comme ça que Nord Éclair pourra continuer à vivre.

Je veux aussi remercier toutes celles et tous ceux qui gravitent autour du milieu du journalisme et que j’ai côtoyés pratiquement quotidiennement : attaché(e)s de presse, animateurs et animatrices socio-culturel(le)s, responsables d’institutions publiques, etc. Mais aussi femmes et hommes politiques qui s’investissent pour le bien public et qui sont en très grande majorité des gens biens. En écrivant cela, je vais à contre-courant de ce qui dit dans l’opinion publique, mais je le pense sincèrement, même si, à l’image de la société, elles et ils ne sont pas tous des saints et des saintes. S’il y a bien une leçon que j’ai retenue de ces trente années de métier, c’est de se méfier des « yaka », des « yakapas » et des « il faudrait que », qui se sont multipliés comme des virus depuis l’avènement des réseaux sociaux. J’aurai toujours du respect pour les gens qui s’investissent dans la société, quelles que soient leurs opinions (à l’exception des extrêmes évidemment).

Je ne vais pas citer les noms de tous mes collègues actuels et passés par crainte, grand distrait que je suis, d’en oublier un. Mais sachez, chères et chers collègues, que je vous aime toutes et tous avec vos innombrables qualités et vos petits défauts. Et encore pardon à celles et ceux que j’ai pu offenser dans un moment d’énervement. Je veux remercier deux personnes en particulier car elles m’ont permis d’exercer ce formidable métier. Luc Parret tout d’abord qui fut mon premier chef d’édition et dont j’ai toujours admiré la plume, surtout sous son pseudo Eleph, et l’investissement dans le travail. Il m’a permis de mettre le pied à l’étrier en encourageant la direction de l’époque à m’engager. Les mies de pain dans sa barbe sont un peu ma Madeleine de Proust; il comprendra. Et je m’en veux toujours d’avoir oublié de l’inviter à mon mariage; un grand distrait, disais-je. La deuxième personne est Jean-Pierre De Rouck. Si Luc m’a mis le pied à l’étrier, Jean-Pierre m’a permis d’enfourcher le cheval Nord Éclair en finalisant mon engagement puis en me nommant chef d’édition à Mouscron, à la tête d’une chouette petite équipe. Ce furent de très belles années, riches et passionnantes.

J’ai aussi une pensée pour toutes les personnes disparues : Freddy Gaspardo, Bernard Mariaule, Daniel Van Doorne, Romain Deldaele, Jean Dupont, Noël Vandenbussche, Odon Boucq, Marc Jacob, Alphonse Verlinden, Robert Havrin, Sacha Leclercq, Andre Losfeld, Gérard Eloi… Des journalistes et des correspondants mais aussi de sacrées personnalités qui hélas se font de plus en plus rares dans le milieu de la presse.

« Mon premier souhait est de transmettre ce que j’ai pu apprendre, mon expérience »

Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Tout d’abord souffler quelques semaines, afin de faire le bilan. Je suis ouvert à toutes les opportunités, mais mon premier souhait est de pouvoir travailler dans l’enseignement, transmettre ce que j’ai pu apprendre auprès des gens rencontrés au cours de ces trente dernières années. Avec ma licence en communication et celle en psychologie et sciences de l’éducation, je peux enseigner le français, la psychologie, la communication, l’éducation sociale… J’ai déjà la chance d’avoir une belle collaboration avec la Helha de Tournai. J’espère aussi pouvoir garder un lien avec l’écriture à travers la collaboration avec un média, quel qu’il soit. C’est sans doute cela qui va me manquer le plus après les apéros avec mes collègues: le plaisir de noircir avec des mots une page blanche (un carton, dans le jargon) et de donner vie à l’actualité à travers un texte. Je ne cache pas un peu d’angoisse: aurais-je encore la force, à l’âge de 56 ans, de m’investir dans un autre projet? Vais-je trouver un autre travail, tout simplement? Je reste optimiste et plein d’espoir cependant. Et je suis ouvert à toute suggestion.

Le métier de journaliste reste passionnant. Indispensable aussi à l’heure des fake news. On ne s’improvise pas journaliste contrairement à ce que peuvent penser beaucoup de trolls sur les réseaux sociaux qui croient obtenir et détenir la vérité au bout de trois clics. C’est un métier qui exige du temps et des moyens humains. Et par conséquent de l’argent. Pour répondre à quatre exigences: vérifier, recouper, expliquer et contextualiser. C’est uniquement de cette façon, à mon humble avis, qu’on pourra se différencier des réseaux sociaux, derrière lesquels la presse a trop tendance à courir, et reconquérir la confiance du public. J’ai toujours personnellement essayé de faire ce métier avec honnêteté, passion et sincérité. J’espère modestement y être parvenu.

Voilà, mon contrat prend fin ce 1er avril, et ce n’est pas un poisson. Je reviendrai à travers ce blog sur les moments intenses que j’ai pu vivre grâce au journal, sur la manière dont j’ai vécu ce formidable métier, sur ma conception du journalisme, sur mes plus belles rencontres, sur mes anecdotes, etc. Ce sera une façon pour moi de prendre congé doucement avec le journal, avec mon journal.

En attendant, longue vie à Nord Éclair!

Merci au prof du « cours d’esthétique »

Ce dimanche, un jour de tempête, je suis allé visiter le musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut à Villeneuve d’Ascq. C’est la première fois que je m’y rendais alors que le LaM – c’est son diminutif – est à vingt minutes de voiture à peine de Tournai. Marie-Christine tenait absolument à voir l’exposition exceptionnelle consacrée à Paul Klee. Le peintre allemand n’est pas tellement ma tasse de thé, mais la visite a suscité chez moi une pensée et une réflexion.

L’exposition consacrée à Paul Klee a attiré de très nombreux visiteurs.

Une pensée tout d’abord. Une pensée pour un professeur que j’ai connu lors de mes humanités à l’Institut Saint-Charles de Péruwelz. Ignace Mariage consacrait une heure de son cours de français à l’étude de l’art. Le cours d’esthétique, disait-on à l’époque. C’était tous les vendredis dans la seule pièce de l’école munie d’un projecteur de diapositives. Certes parfois je m’assoupissais parce que c’était la fin de la semaine, mais si aujourd’hui, je peux distinguer un peintre cubiste d’un impressionniste, une colonne ionique d’une colonne dorique ou encore un Picasso d’un Modigliani, c’est grâce au cours d’esthétique. Ignace Mariage a initié des générations d’étudiants à l’art sans jamais porter de jugement de valeur. Et si encore aujourd’hui, je pousse la porte d’un musée avec l’esprit en éveil, c’est grâce à ce professeur passionné qui a parcouru le monde entier, appareil photo en bandoulière, pour partager son amour pour l’art.

Paul Klee, c’est surtout forme et couleur.

Ma réflexion porte, elle, sur le projet de rénovation et d’extension du musée des Beaux-Arts de Tournai auquel j’ai consacré un article pour Nord Eclair. Il est temps que ce formidable écrin créé par Victor Horta retrouve tout l’éclat qu’il mérite. Des expositions comme celle que le Lam consacre à Paul Klee auront évidemment toute leur place dans un musée remis aux normes internationales.

C’était jour de tempête, ce dimanche, avec un temps à ne pas mettre un canard dehors, mais le musée de Villeneuve-d’Ascq, pourtant à l’écart de Lille, était rempli de visiteurs au point qu’on se marchait un peu sur les pieds. Tournai mérite d’être aussi attractive. Je suis impatient de découvrir le musée des Beaux-Arts new look avec sa partie contemporaine que mon ancien professeur de français n’aurait ni jugée, ni reniée.

L’exposition est intitulée « entre-mondes ».

Le cycle de la vie

Samedi 16 octobre 2021. Jour et nuit. Blanc et noir. Lumière et ténèbres.

Deux moments.

Tout d’abord la joie. Le mariage d’un neveu. Au nord-est de Paris, dans un beau prieuré. Les sourires, les rires. Les souvenirs de l’enfance, de l’adolescence, si proches, si loin. Des larmes aussi, de bonheur. L’émotion des parents et d’une sœur aux jolis mots. L’amour au grand jour, éclatant, évident. Une autre bonne nouvelle: un autre neveu, bientôt papa. Le week-end parfait.
L’amour, la naissance en ce jour.
Le cycle de la vie, dans ce qu’elle a de plus beau.

La tristesse ensuite. Retour de Paris. Coup de fil en soirée. Le décès d’une tante, dans une autre partie de la famille. 25 ans de lutte contre ce fichu crabe. Le chagrin, les larmes. Des souvenirs aussi. Les parties de foot avec les cousins dans le jardin de la ferme familiale. Les séances de cache-cache entre les ballots de paille. La bienveillance de mon oncle et de ma tante. Souvenirs d’enfance, tendres et précieux.
Mais le deuil en ce jour.
Le cycle de la vie, dans ce qu’elle a de plus cruel.

Un jour, deux moments.

Il y a cinq ans, jour pour jour, Papa, Papy nous quittait, emporté par la maladie

Cela fait cinq ans aujourd’hui, jour pour jour, que Papa, Papy nous a quittés, emporté par la maladie. Cinq ans déjà. Son absence nous pèse toujours autant, mais la douleur du chagrin a laissé place à des souvenirs plus doux, aux souvenirs des bons moments passés tous ensemble. Il nous a laissé un bel héritage affectif. Il n’avait pas toujours un caractère facile, mais il était capable de s’émerveiller pour de petites choses : le retour du printemps dans le jardin, le chant des oiseaux le matin ou un beau concert de musique, celui du nouvel an viennois par exemple, qu’il n’aurait manqué sous aucun prétexte. Boulanger, il n’avait pas peur du travail, mais il aimait aussi rigoler, bien manger, boire un verre, danser, s’amuser tout simplement.

J’aurais tellement voulu qu’il soit là pour l’obtention du diplôme de Droit de Valentine, pour son séjour au Canada et pour sa spécialisation aux Pays-Bas, lui qui aimait ce qui était « juste » ; pour l’entrée à l’université de Maxime qui a choisi la géographie, lui qui était curieux du monde ; pour la spécialisation en Histoire de Thomas, lui qui aimait se plonger dans les livres d’histoire, surtout ceux consacrés aux deux dernières guerres mondiales ; pour la confirmation de la réussite professionnelle d’Ornella comme esthéticienne, lui qui aimait porter beau. Il aurait été fier de ses petits-enfants, je crois, sans le crier sur tous les toits. Il n’avait fait que ses « moyennes » comme il disait, mais il s’intéressait à beaucoup de choses. Il nous a légué son esprit de curiosité, je pense.

Il avait à peine 22 ans lorsque je suis né.

Il s’est passé tellement de choses en cinq ans. C’est à la fois long et court. Lors d’une balade à la côte belge en famille, quelques années avant son décès, il avait eu cette réflexion qui m’a marqué. Il se souvenait de la première fois qu’il avait vu la mer, gamin, et il nous avait dit : « on se retourne et toute une vie est passée ».

Cinq ans déjà. Le temps file. L’anniversaire de la disparition de papa, de papy, nous ramène à l’essentiel de l’existence : l’amour de ses proches, les bons moments passés en famille ou avec des amis autour d’un repas, d’un verre ou au cours d’une balade ; le reste est accessoire finalement, comme le rappelle encore cruellement la crise sanitaire que nous traversons.

Avec maman, lors d’une fête avec des amis.
Avec ses deux sœurs et son frère. Il ne reste plus que Marie-Jeanne aujourd’hui, ma tante Nounou. René et Bernadette ont rejoint Papa.

« On se retourne et toute une vie est passée »

Et Papa à la boulangerie qui a été toute sa vie.

A quoi ça sert la culture, nom d’un chien?

En Flandre, le gouvernement présidé par le N-VA Jan Jambon a décidé de supprimer jusqu’à 60% des subsides alloués à la culture et au patrimoine. Ce n’est pas propre à la Flandre, car la culture est souvent le premier secteur qui trinque lorsqu’il s’agit de faire des économies d’échelle.

Mais finalement à quoi ça sert la culture, l’art sous toutes ses formes? J’ai eu la réponse il y a quelques semaines juste en face de mon bureau à Nord Éclair sur la Grand-Place de Tournai. Un jeune Roumain avait sculpté, dans le tas de sable qu’il transportait avec lui, un chien. Un chien plus vrai que nature au point que mes collègues et moi avons cru de notre fenêtre qu’il s’agissait d’un véritable animal en chair et en os destiné à apitoyer les passants pour une petite pièce.

Les passants s’arrêtaient bien pour une petite pièce, mais en plus ils l’assaillaient de questions : d’où venait-il ? Où avait-il appris à sculpter? N’était-il que de passage? Où dormait-il? Savait-il sculpter autre chose que des chiens? Le Roumain répondait en fronçant les sourcils. Il ne maîtrisait ni le français, ni l’anglais. Moi-même j’ai tenté d’en savoir plus pour un article dans le journal. Un passant italien a tenté de m’aider, l’italien et le roumain étant relativement proches, mais en vain…

Il n’est resté qu’une journée mais quel succès.

Je crois que le jeune SDF ne voulait pas trop en dire. Cela ne l’a pas empêché d’avoir un sacré succès si on en juge le petit récipient noir qui, devant son oeuvre éphémère, se remplissait à vue d’œil de petites pièces et même de quelques billets. Dès qu’il avait suffisamment d’argent, il se précipitait à la boulangerie du coin pour un sandwich, une couque au chocolat ou un café chaud. Le boulanger était tellement séduit par son talent qu’il refusait de se faire payer.

Avec son chien de sable, le jeune Roumain a récolté bien plus de bienveillance que tous les SDF de la Grand-Place réunis. Car hélas, les Tournaisiens – mais cela ne leur est pas propre – ne font pas toujours preuve de beaucoup d’indulgence à l’égard des mendiants et des sans-abris, de plus en plus nombreux ces dernières années sur le forum de la cité.

Avec son chien de sable, le jeune Roumain a réussi à capter l’attention, à susciter l’enthousiasme, à faire parler les passants entre eux, à faire renoncer un commerçant à son dû, à provoquer des sourires, à faire oublier qu’il était un étranger…

Alors, ça sert à quoi la culture? Ça sert à quoi l’art, nom d’un chien? A apaiser les hommes et les âmes. Et ça n’a pas de prix…

Le mur de Berlin, mon mur des lamentations

Depuis, ma fille Valentine s’est rendue à Berlin. Moi pas encore. C’est elle qui a photographié ce qui reste aujourd’hui du mur.

Il y a 30 ans jour pour jour tombait le mur de Berlin. En 1989, je commençais mes études en communication et en journalisme après avoir bouclé celles de psycho. Je me souviens de l’engouement de la fac. Un moment historique. Un tournant dans l’histoire du XXème siècle. Quelques copains n’ont fait ni une ni deux. Ils ont embarqué dans une voiture avec quelques de vêtements de rechange et des sacs de couchage. Direction : Berlin. Pour vivre l’événement en direct. Pour saluer les jeunes venus de l’Est. Pour faire la fête, tout simplement. « Tu viens? » Je vois encore mon camarade de fac, la porte de la voiture entrouverte, m’inviter à prendre place à côté des autres. J’ai hésité, longuement. J’ai finalement refusé. A cause d’un travail à rendre, si je me souviens bien. Et d’une petite copine dont je ne voulais pas trop m’éloigner et qui a fini par me quitter un peu plus tard. Je m’en suis mordu les doigts. Je m’en suis voulu de ne pas avoir vécu cet instant historique dont je n’avais peut-être pas bien saisi toute la portée à l’époque. Aujourd’hui encore, je regrette.

« La pierre survit toujours à celui qui la cisèle, toujours à celui qui l’oublie.”

Didier le Pêcheur (les hommes immobiles)

Mes copains ont été sympas. Ils m’ont ramené un bout du mur. Un petit morceau qui devait faire 10 cm tout au plus et peser quelques grammes. Blanc et gris. Du béton. Du bête béton décomposé mais qui avait une valeur historique inestimable. Lorsque le week-end, je suis rentré à la maison, j’ai présenté mon bout de mur d’un air triomphant à mes parents. « Vous vous rendez compte ? Un morceau du mur de Berlin! » C’est à peu près les propos que j’ai dû leur tenir. Ils m’ont regardé, l’air de dire « hé alors, ce n’est qu’un morceau de gravats, un vulgaire caillou, du béton quoi » avant de reprendre leurs activités à la boulangerie familiale.

Mon morceau de béton, je l’ai déposé précieusement sur le buffet de la salle à manger. Son heure de gloire arrivera bien à un moment ou à un autre, me disais-je, mais en attendant, je l’ai bien mis en évidence, histoire que tout le monde voit ce bout… d’Histoire. Le week-end suivant, après une nouvelle semaine néo-louvaniste, je reviens à la maison. Je regarde le buffet. Plus de caillou, plus de morceau de béton, plus de bout d’histoire. Disparu, volatilisé. Mes parents : « ah, on ne sait pas ». Enquête menée, c’est la femme de ménage qui de passage en semaine a jeté mon bout d’Histoire à la poubelle. « Ah, j’ai cru qu’il s’agissait d’un morceau de pierre que quelqu’un avait ramassé dehors dans la cour et placé là en attendant ». Telles ont été à peu près ses explications. Je ne vous dis ma tête. Et ma déception. Je ne lui ai pas jeté… la pierre. Ni à elle, ni à mes parents d’ailleurs. Peut-être aurais-je dû être plus explicatif, plus disert, plus didactique. Ou, plus simplement, laisser le morceau du mur dans ma chambre à la maison ou dans mon kot à Louvain-La-Neuve.

“Les regrets éternels n’existent que sur la pierre.”

Tristan May, poète français

Je râle encore aujourd’hui. Les bouts de mur de Berlin s’échangent sur internet, même si je suis convaincu que je n’aurais pas revendu mon petit bout d’Histoire. Mais j’essaie de prendre les choses avec philosophie. De méditer sur la valeur qu’on peut donner aux objets. Ici, en l’occurrence, un vulgaire caillou pour mes parents et leur femme de ménage de l’époque. Et une pièce inestimable de l’histoire contemporaine pour l’étudiant que j’étais. C’est autant valable pour l’art que pour mon morceau de béton, je pense. Tout dépend du sens qu’on leur donne, que l’être humain leur donne. Trêve de philosophie. Je m’égare sans doute. Quoique, si je peux apporter ma petite pierre…