Il est rare que je ne lise pas quelques pages d’un roman, d’un essai ou d’un livre scientifique avant de sombrer dans les bras de MorphĂ©e. Je vais passer en revue les bouquins qui ont retenu mon attention cette annĂ©e et qui ont permis de m’Ă©vader et de rĂ©flĂ©chir sur l’Ă©tat du monde et des hommes.
« La lecture d’un roman jette sur la vie une lumière », a Ă©crit le poète Louis Aragon.
On était des loups (Sandrine Collette, Le Livre de Poche, 2022)
« On Ă©tait des loups » est le dernier livre que j’ai lu cette annĂ©e. Et c’est aussi un des mes gros coups de coeur alors que je l’ai choisi un peu au hasard en flânant dans une librairie. Le roman de Sandrine Collette est une belle histoire entre un père, un homme des forĂŞts, plutĂ´t bourru, qui vit de la chasse et son fils de cinq ans. Liam a toujours prĂ©fĂ©rĂ© se tenir Ă distance d’Aru pour ne pas renoncer Ă sa vie au grand air, mais un drame va les rĂ©unir.
La lecture est un peu dĂ©rangeante au dĂ©but en raison d’une ponctuation dĂ©concertante, mais on comprend rapidement que c’est pour rendre le rĂ©cit plus haletant et rentrer dans la tĂŞte du narrateur. Liam n’est pas homme Ă s’embarrasser de virgules. Une fois dans la caboche du père, on ne lâche plus le roman. « On Ă©tait des loups » sĂ©duira les amoureux des grands espaces, des montagnes et des lacs.
« Dans ma tĂŞte tout est incohĂ©rent, je pense que c’est parce que je ne l’aime pas ce gosse et pourtant je ne lui veux pas de mal seulement s’il me cherche c’est sĂ»r qu’il va me trouver (…) »
Le roman de Sandrine Collette a reçu le prix Jean-Giono 2022, un autre grand conteur du terroir, et le prix Renaudot des Lycéens 2022.
Le complot contre l’AmĂ©rique (Philip Roth, Folio, 2004)
J’ai achetĂ© « Le complot contre l’AmĂ©rique » après avoir lu un commentaire dans la presse qui pointait les similitudes avec la situation politique actuelle aux Etats-Unis. Puis c’Ă©tait l’occasion de retrouver Philip Roth, un des plus grands auteurs amĂ©ricains contemporains après avoir dĂ©vorĂ© l’an dernier le très beau roman « Un homme ».
« Le complot contre l’AmĂ©rique » imagine la victoire du cĂ©lèbre aviateur Charles Lindbergh, qui Ă©tait proche des nazis, contre Franklin D. Roosevelt aux Ă©lections prĂ©sidentielles de 1940. Charles Lindbergh prĂ´nait le non interventionnisme (ça ne vous rappelle pas quelqu’un ?) dans les conflits qui minaient le monde Ă l’Ă©poque.
Le roman de Philip Roth est Ă la fois un livre politique et un livre Ă©minemment personnel, Ă©crit Ă la hauteur d’une famille juive qui croit au rĂŞve amĂ©ricain, mais qui voit monter l’antisĂ©mitisme avec une inquiĂ©tude croissante au fil des pages. Le narrateur n’est autre que Philip Roth lui-mĂŞme, âgĂ© de 7 ans Ă l’Ă©poque oĂą il place son rĂ©cit. Il met en scène sa propre famille avec ses joies, ses doutes, ses peurs et ses dĂ©chirures.
« La peur Ă©tait partout, elle se lisait partout, dans le regard de nos protecteurs surtout, cette expression que l’on prend Ă l’instant mĂŞme oĂą l’on aperçoit qu’on vient de fermer une porte dont on n’a pas la clef. »
« Le complot contre l’AmĂ©rique » est bien sĂ»r une Ĺ“uvre de fiction, mais celle-ci a une rĂ©sonance rĂ©solument contemporaine. Dans un post-scriptum, l’auteur retrace les vĂ©ritables faits historiques, Charles Lindbergh ayant bien eu des sympathies nazies dont les AmĂ©ricains ont pu avoir un aperçu lors de meetings baptisĂ©s « America First » (ça ne vous rappelle pas quelqu’un?).
La Terre a soif (Erik Orsenna, Le Livre de Poche, 2022)
« La Terre a soif » n’est ni un roman ni tout Ă fait un livre scientifique. Erik Orsenna raconte, avec tout son talent d’Ă©crivain, la vie de trente-trois fleuves de notre planète. Il s’agit bien de vie, car les fleuves et les rivières sont les sources de l’humanitĂ©, comme le dĂ©crit très bien le sociĂ©taire de l’AcadĂ©mie française. C’est le long des cours d’eau que l’homme a fondĂ© ses citĂ©s les plus importantes.
Le voyage est Ă la fois fascinant et inquiĂ©tant. Fascinant, car Erik Orsenna emmène le lecteur dans les plus beaux endroits du monde, comme l’Amazonie, le Congo ou encore l’Inde. Mais inquiĂ©tant car il dĂ©montre que la plupart des fleuves et rivières n’offrent plus assez d’eau pour rĂ©pondre aux besoins croissants de l’humanitĂ©. D’oĂą le titre « La Terre a soif ». Et le sous-titre de la première page de garde: « Guerres et paix aux royaumes des fleuves ».
« DĂ©cidĂ©ment, l’eau, je veux dire la vie, pousse Ă l’intelligence. »
Erik Orsenna Ă©maille ses reportages de rencontres avec les plus grands spĂ©cialistes de l’eau, dont il partage les Ă©crits et les inquiĂ©tudes. Si l’homme ne prend pas conscience de son capital « eau », un capital qu’on ne peut pas croĂ®tre, il court inĂ©vitablement Ă sa perte. Au terme de ce « Petit prĂ©cis de mondialisation » – le sous-titre de la couverture – une Ă©vidence s’impose : l’eau est notre principale richesse. Le livre est aussi source d’espoir, car « La Terre a soif » donne quelques exemples du gĂ©nie humain, capable, lorsque la volontĂ© politique est prĂ©sente, d’utiliser l’or bleu en bonne intelligence avec la nature.
La femme tombĂ©e du ciel (Thomas King, MĂ©moire d’encrier, 2022)
J’ai dĂ©couvert et achetĂ© « La femme tombĂ©e du ciel » dans la boutique du très beau musĂ©e McCord Steward consacrĂ© aux peuples autochtones lors de notre dernière visite Ă MontrĂ©al. De descendance cherokee, l’auteur est un ardent dĂ©fenseur des premières nations. « La femme tombĂ©e du ciel » (« The back of the turtle », en anglais) raconte l’histoire de Gabriel Quinn, un chimiste rongĂ© par les remords et la culpabilitĂ© pour avoir mis au point un dĂ©folient qui a Ă©liminĂ© toute forme de vie dans une rĂ©gion cĂ´tière de la Colombie britannique, d’oĂą il est lui-mĂŞme originaire.
Le scientifique retourne Ă l’endroit qu’il a dĂ©vastĂ© avec l’intention de mettre fin Ă ses jours, mais des rencontres Ă©tonnantes, dont celle d’une artiste indienne, vont lui redonner doucement goĂ»t Ă la vie. En parallèle, on suit le parcours de Dorian Asher, le patron de Dominion, la sociĂ©tĂ© qui a produit et mis en vente le produit mortel.
« Tout ce qu’il voulait, c’Ă©tait du soleil, et ne surtout pas mourir Ă l’ombre. Comme il avait vĂ©cu. Etait-ce trop demander? »
« La femme tombĂ©e du ciel » est une jolie fable Ă©cologique racontĂ©e avec beaucoup de poĂ©sie, mais aussi une pincĂ©e de cruautĂ©. Le roman dĂ©nonce la course au rendement de l’industrie chimique avec ses consĂ©quences dĂ©vastatrices sur l’environnement. Les personnages, mĂŞme celui, pourtant controversĂ©, du PDG de Dominion, rĂ©vèlent tous leur part d’humanitĂ©.
Et si l’homme vivait au rythme des tortues?
Et c’est ainsi que nous vivrons (Douglas Kennedy, Pocket, 2022)
IntĂ©ressĂ© par les Ă©lections amĂ©ricaines, j’ai Ă©tĂ© intriguĂ©, en flânant dans une librairie tournaisienne, par la couverture d’un livre avec le drapeau Ă©toilĂ© dĂ©chirĂ©. « Et c’est ainsi que nous vivrons » envoie le lecteur en 2045. L’AmĂ©rique est divisĂ©e en deux : d’un cĂ´tĂ©, la RĂ©publique, très progressiste, mais sous l’emprise de la techno-surveillance et de l’autre, une ConfĂ©dĂ©ration transformĂ©e en thĂ©ocratie oĂą le blasphème et l’avortement peuvent valoir la peine de mort. C’est soit Big Brother, soit l’inquisition pour reprendre les mots d’une journaliste du magazine Elle.
Douglas Kennedy a voulu Ă©crire un roman d’anticipation. On pense inĂ©vitablement aux divisions de l’AmĂ©rique actuelle en suivant les pĂ©ripĂ©ties de l’agent Samantha Stengel chargĂ©e de s’infiltrer dans la ConfĂ©dĂ©ration pour assassiner sa propre sĹ“ur. « Et c’est ainsi que nous vivrons » est une rĂ©flexion sur deux mondes qui sont immondes chacun Ă leur façon. C’est aussi un roman psychologique, car le lecteur entre dans la tĂŞte de l’agent Stengel avec ses doutes, ses angoisses et ses espoirs.
« Toutes les rĂ©volutions ont leur acteur principal: l’idĂ©ologue, la figure de proue, la pasionaria capable de vinifier les vins de la colère. Dans le meilleur des cas, c’est un Washington, un Lincoln, un Martin Luther King. Et dans le pire, c’est un Robespierre, un Mao ou un Staline. Ici, on a eu droit Ă un multimilliardaire de la tech: Morgan Chadwick (…) »
J’aurais voulu que Douglas Kennedy s’attarde un peu plus sur les raisons qui ont conduit Ă la sĂ©cession de l’AmĂ©rique, mais on se laisse prendre par l’exploration de ces deux mondes qui, on l’espère vivement, ne verront jamais le jour.
Maigret chez les Flamands (Georges Simenon, Le Livre de Poche, 1932)
C’est toujours un plaisir de retrouver Maigret. Georges Simenon n’a pas son pareil pour crĂ©er une atmosphère et sonder la psychologie de ses personnages, le tout dans une Ă©criture simple, sans fioritures.
Le commissaire Jules Maigret a dĂ©posĂ© ses valises Ă la frontière franco-belge, Ă Givet, pour mener une enquĂŞte Ă titre privĂ© Ă la demande d’Anna Peeters, la fille de commerçants flamands aisĂ©s, dont la boutique est installĂ©e le long de la Meuse.
« Comme d’habitude, Maigret Ă©tait debout dès huit heures du matin. Les mains dans les poches du pardessus, la pipe aux dents, il resta un bon moment immobile en face du pont, tantĂ´t regardant le fleuve en folie, tantĂ´t laissant errer son regard sur les passants »
La famille Peeters – « Les Flamands », comme les gens du coin la surnomment – est soupçonnĂ©e d’avoir fait disparaĂ®tre Germaine PiedbĹ“uf, la fille d’un veilleur de nuit, dont Joseph Peeters, le fils plein d’avenir, a eu un enfant.
Georges Simenon, d’origine liĂ©geoise, retrouve le fleuve de sa jeunesse, la Meuse, qui est un personnage Ă part entière dans « Maigret chez les Flamands ». La fin est surprenante, le commissaire pouvant faire preuve d’indulgence. Un classique, mais qui est indĂ©modable.
L’affaire Alaska Sanders (JoĂ«l Dicker, Rose & Wolfe en poche, 2022)
JoĂ«l Dicker est l’auteur de polars Ă la mode. « La vĂ©ritĂ© sur l’affaire Harry Quebert » est son roman le plus connu qui a fait l’objet d’une sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e qui a Ă©tĂ© diffusĂ©e sur TF1. « L’Affaire Alaska Sanders » est la suite, mais on peut le lire sans avoir lu « Harry Quebert ». On retrouve les mĂŞmes personnages principaux Ă savoir l’Ă©crivain Marcus Goldman et le sergent Perry Gahalowood.
C’est une vieille affaire qui va rĂ©unir les deux hommes dont l’amitiĂ© est teintĂ©e Ă la fois d’humour et d’ironie douce. Le policier pensait avoir Ă©lucidĂ© un crime onze ans plus tĂ´t, en l’occurrence le meurtre d’une jeune femme, Alaska Sanders, mais une lettre anonyme qui va tout d’abord inquiĂ©ter son Ă©pouse va relancer l’enquĂŞte. Cette affaire va trotter Ă nouveau dans la tĂŞte du sergent qui va aussi devoir affronter un drame plus personnel.
« Quand je n’Ă©tais pas occupĂ© Ă ruminer l’affaire Alaska Sanders, je m’occupais de ce qui restait de la famille Gahalowood. Perry Ă©tait l’ombre de lui-mĂŞme: dĂ©jĂ d’ordinaire taiseux, il s’Ă©tait murĂ© dans un mutisme total ».
J’aime beaucoup la manière dont JoĂ«l Dicker ausculte ses personnages, particulièrement Marcus Goldman, un Ă©crivain en proie aux doutes tant sur les plans professionnels qu’amoureux. L’intrigue est relativement classique, mais bien ficelĂ©e avec, comme il se doit pour ton bon polar, des rebondissements qui donnent envie d’aller jusqu’au bout.
Des lecteurs de JoĂ«l Dicker se sont dit déçus par ce rĂ©cit, mais personnellement, j’ai apprĂ©ciĂ© ce voyage dans le New Hampshire amĂ©ricain.
Méfie-toi du chien qui dort (Samantha Downing, Haute Ville, 2023)
Encore un livre choisi au hasard, sur la base de la couverture et du quatrième de couverture. Fan des toutous, je ne pouvais qu’ĂŞtre intriguĂ© par cette affaire de dog-sitting qui se dĂ©roule dans la banlieue chic de San Francisco. Je n’ai pas Ă©tĂ© déçu par ce polar qui se lit très rapidement (118 pages).
L’originalitĂ© rĂ©side dans la narration. Le lecteur se retrouve dans la tĂŞte de deux narratrices : Shelby, la dog-sitteuse, et Carla Grady, l’inspectrice qui mène l’enquĂŞte pour dĂ©couvrir qui a tuĂ© Todd Burke, le propriĂ©taire du chien, Pluto, dont s’occupait Shelby.
« Pluto n’arrĂŞte pas d’aboyer. Il sent la mort, comme tous les chiens, et je dois lutter pour l’Ă©loigner du corps. Ce n’est pas simple, ce Husky est un tas de muscles. »
L’intrigue est rĂ©solue un peu Ă la manière d’un puzzle oĂą tous les Ă©lĂ©ments se mettraient en place sur un simple claquement de doigts. Ce n’est pas pour rien que l’inspectrice fait, Ă un moment important du roman, allusion au film Usual Suspects.
Bref, c’est admirablement bien menĂ©. Je conseille le livre Ă un jeune qui dĂ©bute dans la lecture de polars.