LibĂ©rer, dĂ©livrer? VĂ©rifier, contrĂ´ler plutĂ´t…

Lors de ma visite au musĂ©e d’Orsay Ă  Paris, peu avant NoĂ«l, j’ai assistĂ© Ă  une algarade entre une Parisienne et une famille italienne. Elles se disputaient un casier oĂą dĂ©poser manteaux et sacs. Il n’y a plus de vestiaire avec un ĂŞtre humain qui, derrière un comptoir, surveille vos affaires après vous avoir attribuĂ© un numĂ©ro pour les retrouver. Il y a encore un employĂ©, mais qui contrĂ´le si vous avez bien fermĂ© votre casier et si vous n’essayez pas d’en ouvrir un qui n’est pas le vĂ´tre.

J’ai le net sentiment que l’espace public n’est plus rĂ©gi que par des contrĂ´leurs. Au cinĂ©ma, fini les guichets avec un ou une billettiste et les ouvreuses. Vous choisissez le film de votre choix sur un Ă©cran. Et avant d’entrer dans la salle, un employĂ© contrĂ´le si vous avez bien le ticket qui prouve votre achat. Dans la plupart des fast-foods, mĂŞme topo, exceptĂ© qu’un membre du personnel vient vous servir Ă  table en vĂ©rifiant que la commande correspond bien au numĂ©ro que vous vous ĂŞtes attribuĂ©.

Au supermarchĂ©, Ă  DĂ©cathlon ou chez Ikea, il y a certes encore des caissiers et des caissières, mais on vous pousse de plus en plus Ă  utiliser le « scan & go » avec, Ă  la sortie, un contrĂ´leur qui vĂ©rifie si vous n’avez pas fraudĂ© d’une façon ou d’une autre.

Vous payez le service que vous rendez Ă  vous-mĂŞme…

En fait, on vous demande de plus en plus de faire le boulot vous-mĂŞme, sans pour autant vous rĂ©tribuer. Au contraire, vous payez un service que vous vous rendez. C’est encore plus flagrant avec les banques : on vous demande un dĂ©fraiement pour les dĂ©marches en ligne que vous effectuez vous-mĂŞme. Et pas intĂ©rĂŞt de vous tromper ou de vous faire arnaquer: vous serez considĂ©rĂ© comme le seul fautif. Vous ĂŞtes Ă  la fois l’employĂ© de votre propre banque et le contrĂ´leur.

Même scénario pour les achats en ligne: il vaut mieux vérifier à deux fois que vous avez entré la bonne adresse et le bon numéro de compte bancaire, sous peine de ne jamais voir arriver le colis au pas de votre porte.

L’intelligence artificielle va-t-elle tout rĂ©soudre? A l’issue d’une formation destinĂ©e aux enseignants, la remarque de la formatrice m’a Ă  la fois interpellĂ© et fait sourire. « Surtout n’oubliez pas de vĂ©rifier ce que l’IA vous propose, car elle peut se tromper », conseilla-t-elle. Et s’il y a erreur, ce n’est pas Ă  la machine que votre patron ou votre prof va s’en prendre, mais Ă  vous.

ContrĂ´ler, vĂ©rifier… On pourrait changer les paroles du film d’animation « la Reine des Neiges ». « LibĂ©rer, DĂ©livrer », ce n’est pas tout Ă  fait ce que nous promettent les nouvelles technologies.

Est-ce que je force le trait? Sans doute un peu. Mais je reste persuadĂ© que s’il y avait eu un prĂ©posĂ© ou une prĂ©posĂ©e au vestiaire du musĂ©e d’Orsay, comme autrefois, au lieu d’un contrĂ´leur ou d’une contrĂ´leuse, qui en l’occurrence a prĂ©fĂ©rĂ© rester en retrait, jamais la Parisienne et la famille italienne se seraient pris le chou…

Tous les enfants n’habitent pas le monde de la mĂŞme façon

Il y a quelques semaines, j’Ă©tais dans la salle d’attente d’un mĂ©decin spĂ©cialiste. Comme celui-ci accuse souvent du retard dans ses consultations, j’avais emportĂ© avec moi le livre qui meublait mes soirĂ©es avant de sombrer dans les bras de MorphĂ©e : « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la mĂŞme façon » de Jean-Paul Dubois, un excellent bouquin dont l’intrigue se dĂ©roule en grande partie au Canada.

Un petit garçon attendait son tour avec sa maman. Il avait une main bandĂ©e. Il devait tout au plus avoir 5 ou 6 ans. D’autres personnes patientaient en pianotant sur leur tĂ©lĂ©phone portable. Je ne leur jette pas la pierre, je suis moi-mĂŞme un « scroller » compulsif quand je n’emporte pas avec moi un livre. Les journaux et les magazines se font rares dans les salles d’attente.

Sans ĂŞtre turbulent, le gamin tournait en rond. Soudain, il vint vers moi en pointant son doigt vers mon roman avec cette question : « C’est quoi? » « Un livre », lui rĂ©pondis-je, un peu surpris. Les smartphones ne l’Ă©tonnaient pas, seul mon bouquin l’intriguait. Je lui montrai la couverture sur laquelle est dessinĂ© un bel hydravion. « Et ça raconte une belle histoire », poursuivis-je, car je sentais qu’il voulait en savoir plus. Le petit garçon n’eut pas le temps de me poser une autre question, car sa maman intervint : « ArrĂŞte d’embĂŞter le monsieur. »

Le gamin ne m’ennuyait pas, j’aurais voulu lui dire davantage sur le livre, sur les livres, mais il regagna sagement sa place. Avait-il dĂ©jĂ  vu un bouquin, ne fĂ»t-ce qu’un livre pour enfants? J’ose espĂ©rer que oui, si non Ă  la maison, au moins sur les bancs de l’Ă©cole maternelle. J’Ă©tais Ă  la fois Ă©tonnĂ© et heureux qu’un petit garçon s’intĂ©resse Ă  un livre alors qu’il y avait des machines bien plus intrigantes autour de lui, les smartphones des autres patients en l’occurrence, qui peut-ĂŞtre ne l’intĂ©ressent plus tant ils font partie de notre quotidien.

MoralitĂ© de cette anecdote? Je ne sais que penser, Ă  vrai dire. On peut voir le verre Ă  moitiĂ© vide : les livres disparaissent peu Ă  peu de l’univers des enfants. Ou le verre Ă  moitiĂ© plein : les livres intriguent encore les gamins, Ă  l’heure de l’intelligence artificielle.

Une certitude cependant : j’emporterai toujours un bouquin avec moi lors de mes visites chez le mĂ©decin avec l’espoir de pouvoir susciter la curiositĂ© d’un autre enfant.

DĂ©fendons No TĂ©lĂ© sans oublier Nord Eclair et le Courrier de l’Escaut

MenacĂ©e d’une restructuration, la tĂ©lĂ©vision communautaire No TĂ©lĂ© fait l’objet d’une formidable mobilisation de la part des mondes associatifs, sportifs, culturels et socio-Ă©conomiques de Wallonie picarde qui veulent sauver son âme, celle de la proximitĂ©.

C’est sans rĂ©serve que j’adhère Ă  ce sursaut citoyen. Je crois plus que jamais en la force de la proximitĂ© Ă  l’heure oĂą la mondialisation dĂ©vore la planète, Ă  l’heure oĂą les rĂ©seaux sociaux, qui n’ont de sociaux que le nom, nous Ă©loignent les uns des autres pour nous isoler derrière un Ă©cran ou nous enfermer dans une bulle logarithmique.

L’Ă©volution technologique tue l’humain. Cela a commencĂ©, comme par hasard, avec les banques qui ont supprimĂ© l’employĂ© derrière le guichet au profit du traitement Ă©lectronique dont le client est Ă  la fois l’opĂ©rateur et le cochon de payant. Les grandes surfaces encouragent les clients Ă  scanner eux-mĂŞmes leurs achats, le scan & go Ă©tant l’Ă©pĂ©e de Damoclès au-dessus de la tĂŞte des caissières. Fini, au cinĂ©ma, le sourire de la billettiste ou de l’ouvreuse; le spectateur choisit lui-mĂŞme son film et sa place sur un Ă©cran, le contact humain se limitant au contrĂ´le du ticket.

Je pourrais multiplier les exemples oĂą les interactions entre les personnes deviennent de plus en plus rares dans la gestion de la vie quotidienne. Et je n’Ă©voque pas ici l’intelligence artificielle dont on ne mesure pas encore toutes les consĂ©quences sur la vie en sociĂ©tĂ©. Or, s’il y a bien une leçon que j’ai retirĂ©e de mes cinq annĂ©es d’Ă©tudes en psychologie, c’est que l’homme est un ĂŞtre Ă©minemment social qui a besoin du contact des autres pour s’Ă©panouir, s’enrichir et tout simplement vivre. Robinson CrusoĂ© serait mort sur son Ă®le s’il n’avait pas rencontrĂ© Vendredi.

La proximitĂ©, c’est la vie. Tout simplement.

Alors oui, je défends des médias, comme No Télé, qui défendent la proximité, qui rendent les citoyens de Wallonie picarde plus proches les uns des autres en relayant, en promouvant leurs initiatives, leurs projets sur les plans politique, social, économique, culturel, associatif et sportif. No Télé le fait en plus avec talent (si je devais citer un seul exemple, je citerais le remarquable reportage de Laurence Journé sur la maladie de Parkinson dont souffre sa collègue Françoise Delplancq).

Fondre No TĂ©lĂ© dans une entitĂ© plus grande va non seulement porter atteinte Ă  l’identitĂ© de la Wallonie picarde, mais Ă©galement invisibiliser les « petits » acteurs et les « petites mains » de la vie associative, pourtant si utiles, qui devront s’effacer, Ă©conomie oblige, devant des associations plus importantes.

Dans ce combat honorable, je veux y inclure deux autres mĂ©dias qui me sont chers, l’un un peu plus que l’autre puisque j’y ai travaillĂ© pendant plus de 30 ans : Nord Eclair et le Courrier de l’Escaut. Les deux journaux jouent le mĂŞme rĂ´le que celui que je viens de dĂ©crire Ă  propos de No TĂ©lĂ©. Ils sont aussi tous les deux vecteurs de cette proximitĂ©, indispensable Ă  nos vies, ce dont ils ne se vantent pas assez souvent, alors qu’ils travaillent avec moins de moyens, et ce dont le monde associatif ne parle pas suffisamment.

Or, les deux mĂ©dias sont menacĂ©s par le projet de fusion entre les deux groupes auxquels ils appartiennent respectivement : Rossel et IPM. Ce rapprochement est prĂ©sentĂ© comme « indispensable », par les grands patrons, « pour garantir la pĂ©rennitĂ© d’un journalisme professionnel et indĂ©pendant en Belgique francophone ». Pour avoir vĂ©cu trois Ă  quatre restructurations, je sais d’expĂ©rience que ce type de synergie – quel vilain mot – n’a jamais Ă©tĂ© bĂ©nĂ©fique pour l’emploi et n’a jamais rapportĂ© un lecteur de plus, bien au contraire.

Si on laisse faire, il n’y aura plus qu’un seul mĂ©dia de presse Ă©crite en Wallonie picarde. Une atteinte au pluralisme et, par Ă©cho, Ă  la dĂ©mocratie. J’ai toujours Ă©tĂ© persuadĂ© que la Wallonie picarde devait sa diversitĂ© politique en grande partie Ă  la diversitĂ© de ses mĂ©dias, mĂŞme si de nombreux titres ont disparu depuis le dĂ©but de ma carrière dans le journalisme (Le Peuple, l’Avenir du Tournaisis, plus rĂ©cemment la DH Wapi absorbĂ©e par l’Avenir). Si on ajoute Ă  ça la dilution identitaire de No TĂ©lĂ©, il y a de quoi s’inquiĂ©ter pour la vitalitĂ© dĂ©mocratique de notre rĂ©gion, dĂ©jĂ  que les journalistes se font de plus en plus rares aux conseils communaux.

Certes le Nord Escaut ou le Courrier Eclair, ce n’est pas encore pour aujourd’hui, mais je crains que la menace soit encore plus grande qu’Ă  No TĂ©lĂ© qui peut toujours compter sur un changement de majoritĂ©, et par consĂ©quent de cap, Ă  la FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles. Restons sur le qui-vive pour maintenir le pluralisme de la presse et pour ne pas cĂ©der l’information de proximitĂ© uniquement aux rĂ©seaux sociaux.

No TĂ©lĂ©, le Courrier de l’Escaut et Nord Eclair ont eu des diffĂ©rends par le passĂ©, la presse Ă©crite reprochant parfois Ă  la tĂ©lĂ©vision locale de se regarder un peu trop le nombril. Mais il y a eu de formidables collaborations comme « le Picard » qui rĂ©compensait les personnalitĂ©s de l’annĂ©e en Wallonie picarde ou encore le partage des rĂ©sultats sportifs.

Les trois mĂ©dias sont Ă  la fois concurrents et complĂ©mentaires. C’est pourquoi j’attends des mondes politiques, culturels, associatifs, socio-Ă©conomiques et sportifs la mĂŞme mobilisation pour la presse Ă©crite rĂ©gionale que celle qu’ils affichent, avec vigueur et enthousiasme, pour No TĂ©lĂ©.

Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu ou lu grand-chose. Il en va pourtant de notre proximitĂ©. Pour ĂŞtre encore plus proche, pour reprendre le slogan de No TĂ©lĂ©. Ou tout simplement pour le rester…

Nord Eclair, c’est par exemple la fĂŞte du foot en Wallonie picarde (photo Bernard Libert).

Mes lectures, mes coups de cĹ“ur littĂ©raires, de l’annĂ©e 2024

Il est rare que je ne lise pas quelques pages d’un roman, d’un essai ou d’un livre scientifique avant de sombrer dans les bras de MorphĂ©e. Je vais passer en revue les bouquins qui ont retenu mon attention cette annĂ©e et qui ont permis de m’Ă©vader et de rĂ©flĂ©chir sur l’Ă©tat du monde et des hommes.

« La lecture d’un roman jette sur la vie une lumière », a Ă©crit le poète Louis Aragon.

On était des loups (Sandrine Collette, Le Livre de Poche, 2022)

« On Ă©tait des loups » est le dernier livre que j’ai lu cette annĂ©e. Et c’est aussi un des mes gros coups de coeur alors que je l’ai choisi un peu au hasard en flânant dans une librairie. Le roman de Sandrine Collette est une belle histoire entre un père, un homme des forĂŞts, plutĂ´t bourru, qui vit de la chasse et son fils de cinq ans. Liam a toujours prĂ©fĂ©rĂ© se tenir Ă  distance d’Aru pour ne pas renoncer Ă  sa vie au grand air, mais un drame va les rĂ©unir.

La lecture est un peu dĂ©rangeante au dĂ©but en raison d’une ponctuation dĂ©concertante, mais on comprend rapidement que c’est pour rendre le rĂ©cit plus haletant et rentrer dans la tĂŞte du narrateur. Liam n’est pas homme Ă  s’embarrasser de virgules. Une fois dans la caboche du père, on ne lâche plus le roman. « On Ă©tait des loups » sĂ©duira les amoureux des grands espaces, des montagnes et des lacs.

« Dans ma tĂŞte tout est incohĂ©rent, je pense que c’est parce que je ne l’aime pas ce gosse et pourtant je ne lui veux pas de mal seulement s’il me cherche c’est sĂ»r qu’il va me trouver (…) »

Le roman de Sandrine Collette a reçu le prix Jean-Giono 2022, un autre grand conteur du terroir, et le prix Renaudot des Lycéens 2022.

Le complot contre l’AmĂ©rique (Philip Roth, Folio, 2004)

J’ai achetĂ© « Le complot contre l’AmĂ©rique » après avoir lu un commentaire dans la presse qui pointait les similitudes avec la situation politique actuelle aux Etats-Unis. Puis c’Ă©tait l’occasion de retrouver Philip Roth, un des plus grands auteurs amĂ©ricains contemporains après avoir dĂ©vorĂ© l’an dernier le très beau roman « Un homme ».

« Le complot contre l’AmĂ©rique » imagine la victoire du cĂ©lèbre aviateur Charles Lindbergh, qui Ă©tait proche des nazis, contre Franklin D. Roosevelt aux Ă©lections prĂ©sidentielles de 1940. Charles Lindbergh prĂ´nait le non interventionnisme (ça ne vous rappelle pas quelqu’un ?) dans les conflits qui minaient le monde Ă  l’Ă©poque.

Le roman de Philip Roth est Ă  la fois un livre politique et un livre Ă©minemment personnel, Ă©crit Ă  la hauteur d’une famille juive qui croit au rĂŞve amĂ©ricain, mais qui voit monter l’antisĂ©mitisme avec une inquiĂ©tude croissante au fil des pages. Le narrateur n’est autre que Philip Roth lui-mĂŞme, âgĂ© de 7 ans Ă  l’Ă©poque oĂą il place son rĂ©cit. Il met en scène sa propre famille avec ses joies, ses doutes, ses peurs et ses dĂ©chirures.

« La peur Ă©tait partout, elle se lisait partout, dans le regard de nos protecteurs surtout, cette expression que l’on prend Ă  l’instant mĂŞme oĂą l’on aperçoit qu’on vient de fermer une porte dont on n’a pas la clef. »

« Le complot contre l’AmĂ©rique » est bien sĂ»r une Ĺ“uvre de fiction, mais celle-ci a une rĂ©sonance rĂ©solument contemporaine. Dans un post-scriptum, l’auteur retrace les vĂ©ritables faits historiques, Charles Lindbergh ayant bien eu des sympathies nazies dont les AmĂ©ricains ont pu avoir un aperçu lors de meetings baptisĂ©s « America First » (ça ne vous rappelle pas quelqu’un?).

La Terre a soif (Erik Orsenna, Le Livre de Poche, 2022)

« La Terre a soif » n’est ni un roman ni tout Ă  fait un livre scientifique. Erik Orsenna raconte, avec tout son talent d’Ă©crivain, la vie de trente-trois fleuves de notre planète. Il s’agit bien de vie, car les fleuves et les rivières sont les sources de l’humanitĂ©, comme le dĂ©crit très bien le sociĂ©taire de l’AcadĂ©mie française. C’est le long des cours d’eau que l’homme a fondĂ© ses citĂ©s les plus importantes.

Le voyage est Ă  la fois fascinant et inquiĂ©tant. Fascinant, car Erik Orsenna emmène le lecteur dans les plus beaux endroits du monde, comme l’Amazonie, le Congo ou encore l’Inde. Mais inquiĂ©tant car il dĂ©montre que la plupart des fleuves et rivières n’offrent plus assez d’eau pour rĂ©pondre aux besoins croissants de l’humanitĂ©. D’oĂą le titre « La Terre a soif ». Et le sous-titre de la première page de garde: « Guerres et paix aux royaumes des fleuves ».

« DĂ©cidĂ©ment, l’eau, je veux dire la vie, pousse Ă  l’intelligence. »

Erik Orsenna Ă©maille ses reportages de rencontres avec les plus grands spĂ©cialistes de l’eau, dont il partage les Ă©crits et les inquiĂ©tudes. Si l’homme ne prend pas conscience de son capital « eau », un capital qu’on ne peut pas croĂ®tre, il court inĂ©vitablement Ă  sa perte. Au terme de ce « Petit prĂ©cis de mondialisation » – le sous-titre de la couverture – une Ă©vidence s’impose : l’eau est notre principale richesse. Le livre est aussi source d’espoir, car « La Terre a soif » donne quelques exemples du gĂ©nie humain, capable, lorsque la volontĂ© politique est prĂ©sente, d’utiliser l’or bleu en bonne intelligence avec la nature.

La femme tombĂ©e du ciel (Thomas King, MĂ©moire d’encrier, 2022)

J’ai dĂ©couvert et achetĂ© « La femme tombĂ©e du ciel » dans la boutique du très beau musĂ©e McCord Steward consacrĂ© aux peuples autochtones lors de notre dernière visite Ă  MontrĂ©al. De descendance cherokee, l’auteur est un ardent dĂ©fenseur des premières nations. « La femme tombĂ©e du ciel » (« The back of the turtle », en anglais) raconte l’histoire de Gabriel Quinn, un chimiste rongĂ© par les remords et la culpabilitĂ© pour avoir mis au point un dĂ©folient qui a Ă©liminĂ© toute forme de vie dans une rĂ©gion cĂ´tière de la Colombie britannique, d’oĂą il est lui-mĂŞme originaire.

Le scientifique retourne Ă  l’endroit qu’il a dĂ©vastĂ© avec l’intention de mettre fin Ă  ses jours, mais des rencontres Ă©tonnantes, dont celle d’une artiste indienne, vont lui redonner doucement goĂ»t Ă  la vie. En parallèle, on suit le parcours de Dorian Asher, le patron de Dominion, la sociĂ©tĂ© qui a produit et mis en vente le produit mortel.

« Tout ce qu’il voulait, c’Ă©tait du soleil, et ne surtout pas mourir Ă  l’ombre. Comme il avait vĂ©cu. Etait-ce trop demander? »

« La femme tombĂ©e du ciel » est une jolie fable Ă©cologique racontĂ©e avec beaucoup de poĂ©sie, mais aussi une pincĂ©e de cruautĂ©. Le roman dĂ©nonce la course au rendement de l’industrie chimique avec ses consĂ©quences dĂ©vastatrices sur l’environnement. Les personnages, mĂŞme celui, pourtant controversĂ©, du PDG de Dominion, rĂ©vèlent tous leur part d’humanitĂ©.

Et si l’homme vivait au rythme des tortues?

Et c’est ainsi que nous vivrons (Douglas Kennedy, Pocket, 2022)

IntĂ©ressĂ© par les Ă©lections amĂ©ricaines, j’ai Ă©tĂ© intriguĂ©, en flânant dans une librairie tournaisienne, par la couverture d’un livre avec le drapeau Ă©toilĂ© dĂ©chirĂ©. « Et c’est ainsi que nous vivrons » envoie le lecteur en 2045. L’AmĂ©rique est divisĂ©e en deux : d’un cĂ´tĂ©, la RĂ©publique, très progressiste, mais sous l’emprise de la techno-surveillance et de l’autre, une ConfĂ©dĂ©ration transformĂ©e en thĂ©ocratie oĂą le blasphème et l’avortement peuvent valoir la peine de mort. C’est soit Big Brother, soit l’inquisition pour reprendre les mots d’une journaliste du magazine Elle.

Douglas Kennedy a voulu Ă©crire un roman d’anticipation. On pense inĂ©vitablement aux divisions de l’AmĂ©rique actuelle en suivant les pĂ©ripĂ©ties de l’agent Samantha Stengel chargĂ©e de s’infiltrer dans la ConfĂ©dĂ©ration pour assassiner sa propre sĹ“ur. « Et c’est ainsi que nous vivrons » est une rĂ©flexion sur deux mondes qui sont immondes chacun Ă  leur façon. C’est aussi un roman psychologique, car le lecteur entre dans la tĂŞte de l’agent Stengel avec ses doutes, ses angoisses et ses espoirs.

« Toutes les rĂ©volutions ont leur acteur principal: l’idĂ©ologue, la figure de proue, la pasionaria capable de vinifier les vins de la colère. Dans le meilleur des cas, c’est un Washington, un Lincoln, un Martin Luther King. Et dans le pire, c’est un Robespierre, un Mao ou un Staline. Ici, on a eu droit Ă  un multimilliardaire de la tech: Morgan Chadwick (…) »

J’aurais voulu que Douglas Kennedy s’attarde un peu plus sur les raisons qui ont conduit Ă  la sĂ©cession de l’AmĂ©rique, mais on se laisse prendre par l’exploration de ces deux mondes qui, on l’espère vivement, ne verront jamais le jour.

Maigret chez les Flamands (Georges Simenon, Le Livre de Poche, 1932)

C’est toujours un plaisir de retrouver Maigret. Georges Simenon n’a pas son pareil pour crĂ©er une atmosphère et sonder la psychologie de ses personnages, le tout dans une Ă©criture simple, sans fioritures.

Le commissaire Jules Maigret a dĂ©posĂ© ses valises Ă  la frontière franco-belge, Ă  Givet, pour mener une enquĂŞte Ă  titre privĂ© Ă  la demande d’Anna Peeters, la fille de commerçants flamands aisĂ©s, dont la boutique est installĂ©e le long de la Meuse.

« Comme d’habitude, Maigret Ă©tait debout dès huit heures du matin. Les mains dans les poches du pardessus, la pipe aux dents, il resta un bon moment immobile en face du pont, tantĂ´t regardant le fleuve en folie, tantĂ´t laissant errer son regard sur les passants »

La famille Peeters – « Les Flamands », comme les gens du coin la surnomment – est soupçonnĂ©e d’avoir fait disparaĂ®tre Germaine PiedbĹ“uf, la fille d’un veilleur de nuit, dont Joseph Peeters, le fils plein d’avenir, a eu un enfant.

Georges Simenon, d’origine liĂ©geoise, retrouve le fleuve de sa jeunesse, la Meuse, qui est un personnage Ă  part entière dans « Maigret chez les Flamands ». La fin est surprenante, le commissaire pouvant faire preuve d’indulgence. Un classique, mais qui est indĂ©modable.

L’affaire Alaska Sanders (JoĂ«l Dicker, Rose & Wolfe en poche, 2022)

JoĂ«l Dicker est l’auteur de polars Ă  la mode. « La vĂ©ritĂ© sur l’affaire Harry Quebert » est son roman le plus connu qui a fait l’objet d’une sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e qui a Ă©tĂ© diffusĂ©e sur TF1. « L’Affaire Alaska Sanders » est la suite, mais on peut le lire sans avoir lu « Harry Quebert ». On retrouve les mĂŞmes personnages principaux Ă  savoir l’Ă©crivain Marcus Goldman et le sergent Perry Gahalowood.

C’est une vieille affaire qui va rĂ©unir les deux hommes dont l’amitiĂ© est teintĂ©e Ă  la fois d’humour et d’ironie douce. Le policier pensait avoir Ă©lucidĂ© un crime onze ans plus tĂ´t, en l’occurrence le meurtre d’une jeune femme, Alaska Sanders, mais une lettre anonyme qui va tout d’abord inquiĂ©ter son Ă©pouse va relancer l’enquĂŞte. Cette affaire va trotter Ă  nouveau dans la tĂŞte du sergent qui va aussi devoir affronter un drame plus personnel.

« Quand je n’Ă©tais pas occupĂ© Ă  ruminer l’affaire Alaska Sanders, je m’occupais de ce qui restait de la famille Gahalowood. Perry Ă©tait l’ombre de lui-mĂŞme: dĂ©jĂ  d’ordinaire taiseux, il s’Ă©tait murĂ© dans un mutisme total ».

J’aime beaucoup la manière dont JoĂ«l Dicker ausculte ses personnages, particulièrement Marcus Goldman, un Ă©crivain en proie aux doutes tant sur les plans professionnels qu’amoureux. L’intrigue est relativement classique, mais bien ficelĂ©e avec, comme il se doit pour ton bon polar, des rebondissements qui donnent envie d’aller jusqu’au bout.

Des lecteurs de JoĂ«l Dicker se sont dit déçus par ce rĂ©cit, mais personnellement, j’ai apprĂ©ciĂ© ce voyage dans le New Hampshire amĂ©ricain.

Méfie-toi du chien qui dort (Samantha Downing, Haute Ville, 2023)

Encore un livre choisi au hasard, sur la base de la couverture et du quatrième de couverture. Fan des toutous, je ne pouvais qu’ĂŞtre intriguĂ© par cette affaire de dog-sitting qui se dĂ©roule dans la banlieue chic de San Francisco. Je n’ai pas Ă©tĂ© déçu par ce polar qui se lit très rapidement (118 pages).

L’originalitĂ© rĂ©side dans la narration. Le lecteur se retrouve dans la tĂŞte de deux narratrices : Shelby, la dog-sitteuse, et Carla Grady, l’inspectrice qui mène l’enquĂŞte pour dĂ©couvrir qui a tuĂ© Todd Burke, le propriĂ©taire du chien, Pluto, dont s’occupait Shelby.

« Pluto n’arrĂŞte pas d’aboyer. Il sent la mort, comme tous les chiens, et je dois lutter pour l’Ă©loigner du corps. Ce n’est pas simple, ce Husky est un tas de muscles. »

L’intrigue est rĂ©solue un peu Ă  la manière d’un puzzle oĂą tous les Ă©lĂ©ments se mettraient en place sur un simple claquement de doigts. Ce n’est pas pour rien que l’inspectrice fait, Ă  un moment important du roman, allusion au film Usual Suspects.

Bref, c’est admirablement bien menĂ©. Je conseille le livre Ă  un jeune qui dĂ©bute dans la lecture de polars.

Au revoir Nord Eclair et merci

C’est avec un Ă©norme pincement au cĹ“ur que je vous annonce mon dĂ©part de Nord Éclair. C’est une page de 30 ans de ma vie qui se tourne. Pour plusieurs raisons, je ne m’Ă©tendrai pas sur la dĂ©cision de la direction de Sudinfo de se sĂ©parer des anciens pour privilĂ©gier les « web native », selon l’expression entendue. Tout d’abord je n’ai pas pour habitude de cracher dans la soupe. Nord Éclair (sous le groupe Hersant, puis sous Rossel depuis 2004) m’a permis de fonder une famille et de lui permettre de vivre plutĂ´t confortablement; c’est inestimable. Puis je suis plutĂ´t de nature positive avec la volontĂ© d’aller de l’avant; je prĂ©fère retenir tous les souvenirs agrĂ©ables. Et ils furent très nombreux au cours de ces trois dĂ©cennies. J’ai pu rencontrer des gens formidables et leur permettre, grâce au journal, d’ĂŞtre un peu dans la lumière. Enfin et surtout, je pense Ă  mes collègues qui restent. Écorner l’image de Nord Éclair leur serait prĂ©judiciable. Puis j’aime trop ce journal qui Ă©tait celui de mes parents. Dans la boulangerie familiale, je vois encore mon père Ă©tendre « el gazette », comme il disait, sur sa table de travail pour prendre connaissance des dernières nouvelles de notre rĂ©gion. Son premier rĂ©flexe Ă©tait d’aller chercher le Nord Éclair qui tombait très tĂ´t dans la boĂ®te aux lettres grâce aux porteurs, des gens prĂ©cieux Ă  qui le journal doit sa spĂ©cificitĂ©.

Nord Eclair apporte un regard différent sur notre belle Wallonie picarde

Nord Éclair mĂ©rite de continuer Ă  vivre, car il apporte un regard diffĂ©rent sur notre belle Wallonie picarde. Il a toute sa place Ă  cĂ´tĂ© de l’Avenir/la Dernière heure et la tĂ©lĂ©vision rĂ©gionale No TĂ©lĂ©. C’est un plus incontestable pour la vivacitĂ© de notre dĂ©mocratie locale. C’est pourquoi j’espère sincèrement que la direction ne se trompe pas dans ses choix. Achetez-le de temps en temps, voire abonnez-vous, chers lecteurs, chers amis; il est mĂŞme possible aujourd’hui d’acheter l’article qui vous intĂ©resse Ă  la pièce. C’est uniquement comme ça que Nord Éclair pourra continuer Ă  vivre.

Je veux aussi remercier toutes celles et tous ceux qui gravitent autour du milieu du journalisme et que j’ai cĂ´toyĂ©s pratiquement quotidiennement : attachĂ©(e)s de presse, animateurs et animatrices socio-culturel(le)s, responsables d’institutions publiques, etc. Mais aussi femmes et hommes politiques qui s’investissent pour le bien public et qui sont en très grande majoritĂ© des gens biens. En Ă©crivant cela, je vais Ă  contre-courant de ce qui dit dans l’opinion publique, mais je le pense sincèrement, mĂŞme si, Ă  l’image de la sociĂ©tĂ©, elles et ils ne sont pas tous des saints et des saintes. S’il y a bien une leçon que j’ai retenue de ces trente annĂ©es de mĂ©tier, c’est de se mĂ©fier des « yaka », des « yakapas » et des « il faudrait que », qui se sont multipliĂ©s comme des virus depuis l’avènement des rĂ©seaux sociaux. J’aurai toujours du respect pour les gens qui s’investissent dans la sociĂ©tĂ©, quelles que soient leurs opinions (Ă  l’exception des extrĂŞmes Ă©videmment).

Je ne vais pas citer les noms de tous mes collègues actuels et passĂ©s par crainte, grand distrait que je suis, d’en oublier un. Mais sachez, chères et chers collègues, que je vous aime toutes et tous avec vos innombrables qualitĂ©s et vos petits dĂ©fauts. Et encore pardon Ă  celles et ceux que j’ai pu offenser dans un moment d’Ă©nervement. Je veux remercier deux personnes en particulier car elles m’ont permis d’exercer ce formidable mĂ©tier. Luc Parret tout d’abord qui fut mon premier chef d’Ă©dition et dont j’ai toujours admirĂ© la plume, surtout sous son pseudo Eleph, et l’investissement dans le travail. Il m’a permis de mettre le pied Ă  l’Ă©trier en encourageant la direction de l’Ă©poque Ă  m’engager. Les mies de pain dans sa barbe sont un peu ma Madeleine de Proust; il comprendra. Et je m’en veux toujours d’avoir oubliĂ© de l’inviter Ă  mon mariage; un grand distrait, disais-je. La deuxième personne est Jean-Pierre De Rouck. Si Luc m’a mis le pied Ă  l’Ă©trier, Jean-Pierre m’a permis d’enfourcher le cheval Nord Éclair en finalisant mon engagement puis en me nommant chef d’Ă©dition Ă  Mouscron, Ă  la tĂŞte d’une chouette petite Ă©quipe. Ce furent de très belles annĂ©es, riches et passionnantes.

J’ai aussi une pensĂ©e pour toutes les personnes disparues : Freddy Gaspardo, Bernard Mariaule, Daniel Van Doorne, Romain Deldaele, Jean Dupont, NoĂ«l Vandenbussche, Odon Boucq, Marc Jacob, Alphonse Verlinden, Robert Havrin, Sacha Leclercq, Andre Losfeld, GĂ©rard Eloi… Des journalistes et des correspondants mais aussi de sacrĂ©es personnalitĂ©s qui hĂ©las se font de plus en plus rares dans le milieu de la presse.

« Mon premier souhait est de transmettre ce que j’ai pu apprendre, mon expĂ©rience »

Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Tout d’abord souffler quelques semaines, afin de faire le bilan. Je suis ouvert Ă  toutes les opportunitĂ©s, mais mon premier souhait est de pouvoir travailler dans l’enseignement, transmettre ce que j’ai pu apprendre auprès des gens rencontrĂ©s au cours de ces trente dernières annĂ©es. Avec ma licence en communication et celle en psychologie et sciences de l’Ă©ducation, je peux enseigner le français, la psychologie, la communication, l’Ă©ducation sociale… J’ai dĂ©jĂ  la chance d’avoir une belle collaboration avec la Helha de Tournai. J’espère aussi pouvoir garder un lien avec l’Ă©criture Ă  travers la collaboration avec un mĂ©dia, quel qu’il soit. C’est sans doute cela qui va me manquer le plus après les apĂ©ros avec mes collègues: le plaisir de noircir avec des mots une page blanche (un carton, dans le jargon) et de donner vie Ă  l’actualitĂ© Ă  travers un texte. Je ne cache pas un peu d’angoisse: aurais-je encore la force, Ă  l’âge de 56 ans, de m’investir dans un autre projet? Vais-je trouver un autre travail, tout simplement? Je reste optimiste et plein d’espoir cependant. Et je suis ouvert Ă  toute suggestion.

Le mĂ©tier de journaliste reste passionnant. Indispensable aussi Ă  l’heure des fake news. On ne s’improvise pas journaliste contrairement Ă  ce que peuvent penser beaucoup de trolls sur les rĂ©seaux sociaux qui croient obtenir et dĂ©tenir la vĂ©ritĂ© au bout de trois clics. C’est un mĂ©tier qui exige du temps et des moyens humains. Et par consĂ©quent de l’argent. Pour rĂ©pondre Ă  quatre exigences: vĂ©rifier, recouper, expliquer et contextualiser. C’est uniquement de cette façon, Ă  mon humble avis, qu’on pourra se diffĂ©rencier des rĂ©seaux sociaux, derrière lesquels la presse a trop tendance Ă  courir, et reconquĂ©rir la confiance du public. J’ai toujours personnellement essayĂ© de faire ce mĂ©tier avec honnĂŞtetĂ©, passion et sincĂ©ritĂ©. J’espère modestement y ĂŞtre parvenu.

VoilĂ , mon contrat prend fin ce 1er avril, et ce n’est pas un poisson. Je reviendrai Ă  travers ce blog sur les moments intenses que j’ai pu vivre grâce au journal, sur la manière dont j’ai vĂ©cu ce formidable mĂ©tier, sur ma conception du journalisme, sur mes plus belles rencontres, sur mes anecdotes, etc. Ce sera une façon pour moi de prendre congĂ© doucement avec le journal, avec mon journal.

En attendant, longue vie à Nord Éclair!

Merci au prof du « cours d’esthĂ©tique »

Ce dimanche, un jour de tempĂŞte, je suis allĂ© visiter le musĂ©e d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut Ă  Villeneuve d’Ascq. C’est la première fois que je m’y rendais alors que le LaM – c’est son diminutif – est Ă  vingt minutes de voiture Ă  peine de Tournai. Marie-Christine tenait absolument Ă  voir l’exposition exceptionnelle consacrĂ©e Ă  Paul Klee. Le peintre allemand n’est pas tellement ma tasse de thĂ©, mais la visite a suscitĂ© chez moi une pensĂ©e et une rĂ©flexion.

L’exposition consacrĂ©e Ă  Paul Klee a attirĂ© de très nombreux visiteurs.

Une pensĂ©e tout d’abord. Une pensĂ©e pour un professeur que j’ai connu lors de mes humanitĂ©s Ă  l’Institut Saint-Charles de PĂ©ruwelz. Ignace Mariage consacrait une heure de son cours de français Ă  l’Ă©tude de l’art. Le cours d’esthĂ©tique, disait-on Ă  l’Ă©poque. C’Ă©tait tous les vendredis dans la seule pièce de l’Ă©cole munie d’un projecteur de diapositives. Certes parfois je m’assoupissais parce que c’Ă©tait la fin de la semaine, mais si aujourd’hui, je peux distinguer un peintre cubiste d’un impressionniste, une colonne ionique d’une colonne dorique ou encore un Picasso d’un Modigliani, c’est grâce au cours d’esthĂ©tique. Ignace Mariage a initiĂ© des gĂ©nĂ©rations d’Ă©tudiants Ă  l’art sans jamais porter de jugement de valeur. Et si encore aujourd’hui, je pousse la porte d’un musĂ©e avec l’esprit en Ă©veil, c’est grâce Ă  ce professeur passionnĂ© qui a parcouru le monde entier, appareil photo en bandoulière, pour partager son amour pour l’art.

Paul Klee, c’est surtout forme et couleur.

Ma rĂ©flexion porte, elle, sur le projet de rĂ©novation et d’extension du musĂ©e des Beaux-Arts de Tournai auquel j’ai consacrĂ© un article pour Nord Eclair. Il est temps que ce formidable Ă©crin créé par Victor Horta retrouve tout l’Ă©clat qu’il mĂ©rite. Des expositions comme celle que le Lam consacre Ă  Paul Klee auront Ă©videmment toute leur place dans un musĂ©e remis aux normes internationales.

C’Ă©tait jour de tempĂŞte, ce dimanche, avec un temps Ă  ne pas mettre un canard dehors, mais le musĂ©e de Villeneuve-d’Ascq, pourtant Ă  l’Ă©cart de Lille, Ă©tait rempli de visiteurs au point qu’on se marchait un peu sur les pieds. Tournai mĂ©rite d’ĂŞtre aussi attractive. Je suis impatient de dĂ©couvrir le musĂ©e des Beaux-Arts new look avec sa partie contemporaine que mon ancien professeur de français n’aurait ni jugĂ©e, ni reniĂ©e.

L’exposition est intitulĂ©e « entre-mondes ».

Le cycle de la vie

Samedi 16 octobre 2021. Jour et nuit. Blanc et noir. Lumière et ténèbres.

Deux moments.

Tout d’abord la joie. Le mariage d’un neveu. Au nord-est de Paris, dans un beau prieurĂ©. Les sourires, les rires. Les souvenirs de l’enfance, de l’adolescence, si proches, si loin. Des larmes aussi, de bonheur. L’Ă©motion des parents et d’une sĹ“ur aux jolis mots. L’amour au grand jour, Ă©clatant, Ă©vident. Une autre bonne nouvelle: un autre neveu, bientĂ´t papa. Le week-end parfait.
L’amour, la naissance en ce jour.
Le cycle de la vie, dans ce qu’elle a de plus beau.

La tristesse ensuite. Retour de Paris. Coup de fil en soirĂ©e. Le dĂ©cès d’une tante, dans une autre partie de la famille. 25 ans de lutte contre ce fichu crabe. Le chagrin, les larmes. Des souvenirs aussi. Les parties de foot avec les cousins dans le jardin de la ferme familiale. Les sĂ©ances de cache-cache entre les ballots de paille. La bienveillance de mon oncle et de ma tante. Souvenirs d’enfance, tendres et prĂ©cieux.
Mais le deuil en ce jour.
Le cycle de la vie, dans ce qu’elle a de plus cruel.

Un jour, deux moments.

Il y a cinq ans, jour pour jour, Papa, Papy nous quittait, emportĂ© par la maladie

Cela fait cinq ans aujourd’hui, jour pour jour, que Papa, Papy nous a quittĂ©s, emportĂ© par la maladie. Cinq ans dĂ©jĂ . Son absence nous pèse toujours autant, mais la douleur du chagrin a laissĂ© place Ă  des souvenirs plus doux, aux souvenirs des bons moments passĂ©s tous ensemble. Il nous a laissĂ© un bel hĂ©ritage affectif. Il n’avait pas toujours un caractère facile, mais il Ă©tait capable de s’émerveiller pour de petites choses : le retour du printemps dans le jardin, le chant des oiseaux le matin ou un beau concert de musique, celui du nouvel an viennois par exemple, qu’il n’aurait manquĂ© sous aucun prĂ©texte. Boulanger, il n’avait pas peur du travail, mais il aimait aussi rigoler, bien manger, boire un verre, danser, s’amuser tout simplement.

J’aurais tellement voulu qu’il soit lĂ  pour l’obtention du diplĂ´me de Droit de Valentine, pour son sĂ©jour au Canada et pour sa spĂ©cialisation aux Pays-Bas, lui qui aimait ce qui Ă©tait « juste Â» ; pour l’entrĂ©e Ă  l’universitĂ© de Maxime qui a choisi la gĂ©ographie, lui qui Ă©tait curieux du monde ; pour la spĂ©cialisation en Histoire de Thomas, lui qui aimait se plonger dans les livres d’histoire, surtout ceux consacrĂ©s aux deux dernières guerres mondiales ; pour la confirmation de la rĂ©ussite professionnelle d’Ornella comme esthĂ©ticienne, lui qui aimait porter beau. Il aurait Ă©tĂ© fier de ses petits-enfants, je crois, sans le crier sur tous les toits. Il n’avait fait que ses « moyennes Â» comme il disait, mais il s’intĂ©ressait Ă  beaucoup de choses. Il nous a lĂ©guĂ© son esprit de curiositĂ©, je pense.

Il avait à peine 22 ans lorsque je suis né.

Il s’est passĂ© tellement de choses en cinq ans. C’est Ă  la fois long et court. Lors d’une balade Ă  la cĂ´te belge en famille, quelques annĂ©es avant son dĂ©cès, il avait eu cette rĂ©flexion qui m’a marquĂ©. Il se souvenait de la première fois qu’il avait vu la mer, gamin, et il nous avait dit : « on se retourne et toute une vie est passĂ©e Â».

Cinq ans dĂ©jĂ . Le temps file. L’anniversaire de la disparition de papa, de papy, nous ramène Ă  l’essentiel de l’existence : l’amour de ses proches, les bons moments passĂ©s en famille ou avec des amis autour d’un repas, d’un verre ou au cours d’une balade ; le reste est accessoire finalement, comme le rappelle encore cruellement la crise sanitaire que nous traversons.

Avec maman, lors d’une fĂŞte avec des amis.
Avec ses deux sĹ“urs et son frère. Il ne reste plus que Marie-Jeanne aujourd’hui, ma tante Nounou. RenĂ© et Bernadette ont rejoint Papa.

« On se retourne et toute une vie est passée »

Et Papa à la boulangerie qui a été toute sa vie.

A quoi ça sert la culture, nom d’un chien?

En Flandre, le gouvernement prĂ©sidĂ© par le N-VA Jan Jambon a dĂ©cidĂ© de supprimer jusqu’Ă  60% des subsides allouĂ©s Ă  la culture et au patrimoine. Ce n’est pas propre Ă  la Flandre, car la culture est souvent le premier secteur qui trinque lorsqu’il s’agit de faire des Ă©conomies d’Ă©chelle.

Mais finalement Ă  quoi ça sert la culture, l’art sous toutes ses formes? J’ai eu la rĂ©ponse il y a quelques semaines juste en face de mon bureau Ă  Nord Éclair sur la Grand-Place de Tournai. Un jeune Roumain avait sculptĂ©, dans le tas de sable qu’il transportait avec lui, un chien. Un chien plus vrai que nature au point que mes collègues et moi avons cru de notre fenĂŞtre qu’il s’agissait d’un vĂ©ritable animal en chair et en os destinĂ© Ă  apitoyer les passants pour une petite pièce.

Les passants s’arrĂŞtaient bien pour une petite pièce, mais en plus ils l’assaillaient de questions : d’oĂą venait-il ? OĂą avait-il appris Ă  sculpter? N’Ă©tait-il que de passage? OĂą dormait-il? Savait-il sculpter autre chose que des chiens? Le Roumain rĂ©pondait en fronçant les sourcils. Il ne maĂ®trisait ni le français, ni l’anglais. Moi-mĂŞme j’ai tentĂ© d’en savoir plus pour un article dans le journal. Un passant italien a tentĂ© de m’aider, l’italien et le roumain Ă©tant relativement proches, mais en vain…

Il n’est restĂ© qu’une journĂ©e mais quel succès.

Je crois que le jeune SDF ne voulait pas trop en dire. Cela ne l’a pas empĂŞchĂ© d’avoir un sacrĂ© succès si on en juge le petit rĂ©cipient noir qui, devant son oeuvre Ă©phĂ©mère, se remplissait Ă  vue d’œil de petites pièces et mĂŞme de quelques billets. Dès qu’il avait suffisamment d’argent, il se prĂ©cipitait Ă  la boulangerie du coin pour un sandwich, une couque au chocolat ou un cafĂ© chaud. Le boulanger Ă©tait tellement sĂ©duit par son talent qu’il refusait de se faire payer.

Avec son chien de sable, le jeune Roumain a rĂ©coltĂ© bien plus de bienveillance que tous les SDF de la Grand-Place rĂ©unis. Car hĂ©las, les Tournaisiens – mais cela ne leur est pas propre – ne font pas toujours preuve de beaucoup d’indulgence Ă  l’Ă©gard des mendiants et des sans-abris, de plus en plus nombreux ces dernières annĂ©es sur le forum de la citĂ©.

Avec son chien de sable, le jeune Roumain a rĂ©ussi Ă  capter l’attention, Ă  susciter l’enthousiasme, Ă  faire parler les passants entre eux, Ă  faire renoncer un commerçant Ă  son dĂ», Ă  provoquer des sourires, Ă  faire oublier qu’il Ă©tait un Ă©tranger…

Alors, ça sert Ă  quoi la culture? Ça sert Ă  quoi l’art, nom d’un chien? A apaiser les hommes et les âmes. Et ça n’a pas de prix…

Le mur de Berlin, mon mur des lamentations

Depuis, ma fille Valentine s’est rendue Ă  Berlin. Moi pas encore. C’est elle qui a photographiĂ© ce qui reste aujourd’hui du mur.

Il y a 30 ans jour pour jour tombait le mur de Berlin. En 1989, je commençais mes Ă©tudes en communication et en journalisme après avoir bouclĂ© celles de psycho. Je me souviens de l’engouement de la fac. Un moment historique. Un tournant dans l’histoire du XXème siècle. Quelques copains n’ont fait ni une ni deux. Ils ont embarquĂ© dans une voiture avec quelques de vĂŞtements de rechange et des sacs de couchage. Direction : Berlin. Pour vivre l’Ă©vĂ©nement en direct. Pour saluer les jeunes venus de l’Est. Pour faire la fĂŞte, tout simplement. « Tu viens? » Je vois encore mon camarade de fac, la porte de la voiture entrouverte, m’inviter Ă  prendre place Ă  cĂ´tĂ© des autres. J’ai hĂ©sitĂ©, longuement. J’ai finalement refusĂ©. A cause d’un travail Ă  rendre, si je me souviens bien. Et d’une petite copine dont je ne voulais pas trop m’Ă©loigner et qui a fini par me quitter un peu plus tard. Je m’en suis mordu les doigts. Je m’en suis voulu de ne pas avoir vĂ©cu cet instant historique dont je n’avais peut-ĂŞtre pas bien saisi toute la portĂ©e Ă  l’Ă©poque. Aujourd’hui encore, je regrette.

« La pierre survit toujours Ă  celui qui la cisèle, toujours Ă  celui qui l’oublie.”

Didier le PĂŞcheur (les hommes immobiles)

Mes copains ont Ă©tĂ© sympas. Ils m’ont ramenĂ© un bout du mur. Un petit morceau qui devait faire 10 cm tout au plus et peser quelques grammes. Blanc et gris. Du bĂ©ton. Du bĂŞte bĂ©ton dĂ©composĂ© mais qui avait une valeur historique inestimable. Lorsque le week-end, je suis rentrĂ© Ă  la maison, j’ai prĂ©sentĂ© mon bout de mur d’un air triomphant Ă  mes parents. « Vous vous rendez compte ? Un morceau du mur de Berlin! » C’est Ă  peu près les propos que j’ai dĂ» leur tenir. Ils m’ont regardĂ©, l’air de dire « hĂ© alors, ce n’est qu’un morceau de gravats, un vulgaire caillou, du bĂ©ton quoi » avant de reprendre leurs activitĂ©s Ă  la boulangerie familiale.

Mon morceau de bĂ©ton, je l’ai dĂ©posĂ© prĂ©cieusement sur le buffet de la salle Ă  manger. Son heure de gloire arrivera bien Ă  un moment ou Ă  un autre, me disais-je, mais en attendant, je l’ai bien mis en Ă©vidence, histoire que tout le monde voit ce bout… d’Histoire. Le week-end suivant, après une nouvelle semaine nĂ©o-louvaniste, je reviens Ă  la maison. Je regarde le buffet. Plus de caillou, plus de morceau de bĂ©ton, plus de bout d’histoire. Disparu, volatilisĂ©. Mes parents : « ah, on ne sait pas ». EnquĂŞte menĂ©e, c’est la femme de mĂ©nage qui de passage en semaine a jetĂ© mon bout d’Histoire Ă  la poubelle. « Ah, j’ai cru qu’il s’agissait d’un morceau de pierre que quelqu’un avait ramassĂ© dehors dans la cour et placĂ© lĂ  en attendant ». Telles ont Ă©tĂ© Ă  peu près ses explications. Je ne vous dis ma tĂŞte. Et ma dĂ©ception. Je ne lui ai pas jetĂ©… la pierre. Ni Ă  elle, ni Ă  mes parents d’ailleurs. Peut-ĂŞtre aurais-je dĂ» ĂŞtre plus explicatif, plus disert, plus didactique. Ou, plus simplement, laisser le morceau du mur dans ma chambre Ă  la maison ou dans mon kot Ă  Louvain-La-Neuve.

“Les regrets Ă©ternels n’existent que sur la pierre.”

Tristan May, poète français

Je râle encore aujourd’hui. Les bouts de mur de Berlin s’Ă©changent sur internet, mĂŞme si je suis convaincu que je n’aurais pas revendu mon petit bout d’Histoire. Mais j’essaie de prendre les choses avec philosophie. De mĂ©diter sur la valeur qu’on peut donner aux objets. Ici, en l’occurrence, un vulgaire caillou pour mes parents et leur femme de mĂ©nage de l’Ă©poque. Et une pièce inestimable de l’histoire contemporaine pour l’Ă©tudiant que j’Ă©tais. C’est autant valable pour l’art que pour mon morceau de bĂ©ton, je pense. Tout dĂ©pend du sens qu’on leur donne, que l’ĂŞtre humain leur donne. TrĂŞve de philosophie. Je m’Ă©gare sans doute. Quoique, si je peux apporter ma petite pierre…