Le monde et « le Monde »

En rangeant ma bibliothèque, je suis tombé sur un livre qu’on m’avait offert pour un anniversaire. Un recueil au titre télégraphique: « Les grands reportages, 1944-2009, Le Monde, 100 récits exceptionnels ». L’ouvrage reprend 100 reportages qui ont marqué l’histoire du journal. Avec des plumes célèbres: Jean-Claude Guillebaud, André Fontaine, Bertrand Poirot-Delpech, etc. Le Monde: « la » référence du journalisme. Le rêve ultime pour le journaliste qui débute, même si aujourd’hui, comme m’a dit un jeune collègue, ce n’est plus ce que c’était.

A vue de nez, chaque récit fait au maximum 5.000 signes. Une ineptie pour le journalisme du XXIe siècle, dont la mode est au court. La légende raconte que le premier rédacteur en chef du Monde disait à ses journalistes de faire « long et ennuyant ». Long peut-être, mais ennuyant, certainement pas pour chaque récit du recueil qui se lit comme un mini-roman, excepté que les personnages ne sont nullement imaginaires ou fictifs. La « vraie » vie, souvent abrupte comme « l’histoire d’une famine en Ethiopie » (1974) de Jean-Claude Guillebaud ou encore « cent mètres de trottoir à Calcutta » du même journaliste, à qui mon professeur d’analyse de presse écrite à l’UCL, Gabriel Ringlet, vouait un véritable culte. Le monde n’est pas que le terrain de chasse de ces repor-terre(s). Ils racontent aussi les faits divers, les tribunaux ou le sport. Un petit bijou que ce récit de la victoire de Carl Lewis lors du 100 m des  Jeux Olympiques de Los Angeles (le Diable et le bon Dieu, 1984). Ou l’art de raconter 9,9 secondes. Ce recueil, que je redécouvre, c’est l’Histoire à travers les petites histoires.

La lecture de « Un trou dans le rideau de  fer » (1989), qui raconte les mois qui ont précédé la chute du mur de Berlin, me rappelle une petite histoire, une anecdote. A l’époque, j’étais étudiant en journalisme. Plusieurs copains de fac sont partis à Berlin en voiture à l’annonce de la chute du mur. Je le regrette encore aujourd’hui, mais pour je ne sais quelle raison, j’avais refusé de les accompagner pour vivre ce moment historique. J’aurais pu être un de ces raconteurs d’histoire que j’admire ici. Mais mes amis m’ont ramené un bout du mur, quelques gravats, que j’ai posés sur la commode familiale comme on exhibe un trophée. Le week-end suivant, après une semaine de kot à Louvain, le bout du mur n’y était plus. La femme de ménage était passée par là. Elle avait cru à un vulgaire gravat tombé d’un mur de la maison et posé là négligemment. Mon morceau d’histoire a terminé à la poubelle.

 

Sarko et les Grecs

Sarko par-ci, Sarko par là. Hollande ici, Hollande là-bas. A bas Sarko, vive Hollande. Pauvre Sarko, maudit Hollande. Les Belges ont été passionnés par la campagne présidentielle française: plus de 600.000 téléspectateurs les journées des deux tours sur la RTBF. Le « The Voice » politique a rendu son verdict dimanche soir. Sarko s’est même retiré comme une rock star. Hollande est entré en scène.

Dimanche, en Grèce, il y avait aussi des élections. Pas de grand show. Pas de grande déclaration, mais une triste réalité qui n’est même pas de la téléréalité : un parti néo-nazi, qui se revendique comme tel, a remporté 6 à 8% des suffrages et rentre au parlement. Lundi, ce parti a organisé une conférence de presse. Pas la grande foule, mais un malabar au crâne rasé a demandé aux journalistes présents de se lever. En signe de respect. Ils se sont tous exécutés, à l’exception d’une consoeur, qui, elle seule, mérite véritablement notre respect.

Lundi 7 mai 2012. C’était une journée ordinaire, en Grèce, membre de l’Union européenne et berceau de la démocratie.

La montée du FN vue par un journaliste algérien

Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur la montée du Front National en France. Dans la page « Débats » de la Libre Belgique (3 mai 2012), j’ai lu une opinion très intéressante d’un journaliste algérien sous le titre « Le Pen en force, à qui la faute? ». Akram Belkaïd – c’est son nom – est loin de mettre la France dans le même sac du racisme et de la xénophobie. Il ne la juge pas en se bouchant le nez comme le font parfois des intellectuels d’autres pays européens. Il ne donne pas de leçon non plus. Le journaliste épingle la violence économique et sociale, le comportement désinvolte des élites et des bobos, la mondialisation qui affole et la peur de l’étranger mais aussi le comportement inadmissible de Français dont les parents sont d’origine étrangère. Akram Belkaïd revient ainsi sur « les imbéciles et autres voyous qui avaient sifflé la Marseillaise » lors du match de foot amical France-Algérie en octobre 2001: ils « ont contribué à la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle d’avril-mai 2002 ». « Ce n’est pas faire preuve d’indulgence pour l’extrême-droite que d’écouter les témoignages de celles et de ceux qui n’en peuvent plus des incivilités, des insultes et autres actes de violence gratuite », écrit-il. « Il faut écouter les témoignages de celles et de ceux engagés dans la lutte contre les inégalités et le Front national mais qui avouent leur incompréhension, si ce n’est leur agacement, quand ils entendent des discours de haine à l’égard de la France et des Français de souche ».

Je trouve le témoignage de ce journaliste algérien très lucide et très courageux, car selon moi, la lutte contre l’extrême-droite passe évidemment et prioritairement par la mobilisation des démocrates européens mais aussi par la capacité des communautés immigrées à dénoncer les dérives imbéciles d’une partie, heureusement extrêmement minoritaire, des leurs.

Ci-dessous le blog de ce journaliste, avec l’article en question paru dans la Libre et le Quotidien d’Oran. Sa chronique s’appelle « la chronique du blédard » : http://akram-belkaid.blogspot.com/

Au chemin des morts

sentier.jpgCe vendredi après-midi, je me suis rendu au chemin des… morts. Drôle de nom pour un sentier bucolique qui mène de Leers-Nord (Belgique) à Leers (France). L’explication remonte bien avant l’existence de la Belgique, lorsque les habitants de Leers-Nord devaient emprunter ce chemin pour enterrer leurs défunts au cimetière qui se trouvait de l’autre côté de ce qui allait devenir la frontière franco-belge. « Un sentier d’au moins 240 ans à valeur historique et patrimoniale », m’a certifié le riverain qui m’a convié là-bas. Mais ce n’est pas pour parler du patrimoine local que je me suis rendu au chemin des morts. Le riverain voulait dénoncer la disparition du sentier… recouvert de terre et cultivé – enterré, si on peut dire – par le cultivateur des parcelles voisines. Plus possible pour les promeneurs et les joggeurs de l’emprunter pour gagner la France. Le citoyen en question, un alerte quinquagénaire en tenue sportive, a alerté la commune et le conseiller écolo du coin.Il  a même déposé plainte auprès de la police. Il va probablement obtenir gain de cause car l’agriculteur a été mis en demeure par la commune de remettre ce sentier en état.

Étonné par la détermination de certains citoyens, mais parfois agacé

Je suis toujours étonné par la détermination de certains citoyens, souvent retraités ou proches de la retraite, à défendre leur patrimoine local. Ici un sentier, ailleurs un arbre élagué par les services communaux ou un coin de campagne « menacé » par la réalisation d’une dalle de compostage, la construction d’une éolienne ou d’un mât de télécommunication. Étonné, souvent admiratif, mais parfois aussi, je ne le cache pas, agacé, car le  « partout ailleurs, excepté dans mon jardin » – le fameux syndrome Nimby (Never in my backyard) – n’est jamais très loin. D’accord pour les GSM, mais surtout pas d’antenne près de chez moi. Ok pour les énergies renouvelables, mais pas d’éoliennes qui gâchent la vue depuis mon jardin. D’accord pour des rivières propres, mais surtout pas de station d’épuration au bout de ma rue.

Il m’arrive de me poser des questions quant au rôle du journaliste qui sert d’amplificateur ou de caisse de résonance à des revendications particulières contre un intérêt collectif. N’a-t-on pas tendance à se précipiter? Ce n’est nullement le cas, je le précise, de mon riverain du chemin des Morts dont le souci, n’a-t-il cessé de me répéter, est avant tout patrimonial et historique. D’ailleurs, m’a-t-il fait remarquer dans un haussement d’épaules, les autres riverains s’en foutent… Ils font le mort.

 

Monsieur Propre

Mes collègues de Nord Eclair France ont consacré un article à un citoyen de Tourcoing qui a créé un blog pour dénoncer la malpropreté dans le quartier de la Gare de sa ville. Il parcourt les rues, son appareil photo en bandoulière, et immortalise tags, sacs poubelles éventrés, déchets abandonnés, etc. Il ne s’en prend pas à la municipalité, dont il reconnaît les efforts, mais il décrit son exaspération. Je peux le comprendre: c’est là que naît le premier sentiment d’insécurité. Le Tourquennois qui, selon l’expression de mon collègue, ne râle pas pour le plaisir de râler, réfléchit à des solutions qu’on pourrait aller chercher du côté de la Belgique, dit-il. Il ne les décrit pas dans l’article, mais je suis curieux de les connaître car j’ai le sentiment qu’en matière de propreté dans les rues, Mouscron et Tournai ne sont pas mieux loties que leurs villes voisines du Nord. Je ne compte plus le nombre de canettes dans les fossés lorsque je parcours, avec mon chien, la campagne tournaisienne. La lutte contre les incivilités a été renforcée, notamment à travers les amendes administratives, mais elle tarde à révéler ses effets, du moins visuellement. Comme ce citoyen français, je ne blâmerai pas les communes. J’en appellerai au sens civique de tous et toutes, mais hélas, le mot « civisme » est considéré aujourd’hui comme un gros mot. A Mouscron, il y a quelques mois, un agent d’entretien me confiait se faire insulter régulièrement lorsqu’il passe dans les rues avec son aspirateur à déchets. On jette même devant ses pieds les détritus avec, dans les yeux, un air de défi. « C’est ton boulot de les ramasser », lui dit-on s’il fait mine de réagir.

Détail non sans importance: le Monsieur Propre de Tourcoing a écrit à la Ville, n’a pas reçu de réponse, mais les rues qu’il dénonçait dans sa missive ont été nettoyées le lendemain. Mais les services de propreté auraient pu repasser le surlendemain, car elles ne sont pas restées nettes très longtemps.

Mon premier premier mai

Jeune journaliste, j’avais été effrayé par « l’Internationale » ponctuée par les militants socialistes et syndicaux à l’issue du premier 1er mai que j’avais couvert pour le compte du journal. C’était à Ath, dans le pays de Guy Spitaels. Les poings levés, les voix vitupérant, les visages cramoisis. Dans un monde que j’estimais moderne, j’avais trouvé cela archaïque, désuet, complètement dépassé, sans sous-estimer le fond des discours prononcés juste avant. Aujourd’hui, ma vision ou plutôt mon écoute a évolué : je comprends mieux cette démonstration de colère et cette expression de solidarité à l’aune d’un monde qui n’est pas finalement si moderne, du moins sur le plan humain. Un couplet peut même se rattacher à la dernière crise financière :

« Dans les coffres-forts de la bande
Ce qu’il a créé s’est fondu
En décrétant qu’on le lui rende
Le peuple ne veut que son dû ».

Les avancées sociales ou tout simplement la préservation des acquis sociaux passent aussi, hélas, par des rapports de force. Certes, je ne suis pas près de frissonner à ces paroles, mais je peux en entendre le sens. Ceux qui les chantent en comprennent-ils toute la signification, en respectent-ils l’essence? Cela, c’est un autre débat.

La montée des populismes

Débat intéressant ce dimanche midi, sur la Une (RTBF), à propos de la montée de l’extrême droite et/ou des populismes en France et dans les autres pays d’Europe. L’intervention du journaliste français sur le plateau m’a interpellé et m’a rappelé la réflexion de collègues français qui travaillent pour Nord Eclair belge : il dénonçait le fait que les médias francophones belges, particulièrement la RTBF, n’invitaient jamais de leader d’extrême droite lors de ses émissions. Pas très démocratique, fit-il remarquer, et surtout pas très efficace pour lutter contre le phénomène.

Je ne sais pas si c’est la bonne méthode mais toujours est-il que la Wallonie et Bruxelles ont relativement bien contenu jusqu’à présent la montée des extrémismes. Nos deux régions ont sans doute la chance que l’extrême droite n’a pas de véritable leader (ou, plus exactement, n’a plus de véritable leader depuis le funeste Léon Degrelle), a fait remarquer un autre intervenant. Mais j’ai la naïveté de croire que le boycott des médias a peut-être empêché l’émergence d’un tel leader.

les hommes et les femmes politiques doivent réinvestir la rue, les quartiers, les campagnes

Mais dans le même temps, les médias ont aussi le devoir de s’intéresser à tous les problèmes de société qui ont permis la montée de ces populismes: l’insécurité, l’immigration, les délocalisations, etc. Expliquer, expliquer encore et toujours. Et faire comprendre.

Je pense aussi que les hommes et les femmes politiques doivent réinvestir la rue, les quartiers, les campagnes pour rencontrer, discuter, dialoguer, convaincre. C’est plus efficace, selon moi, pour lutter contre l’extrême droite qu’un débat, aussi intéressant et utile soit-il, sur un plateau de télévision.