Des boîtes d’antidépresseurs à la figure

Mercredi matin, une lectrice a franchi la porte de la rédaction de Nord Eclair Mouscron complètement furieuse. Elle a même renversé, plutôt violemment, sur le bureau de notre assistante d’édition un sac rempli de boîtes de médicaments, vides, qui étaient des antidépresseurs et des calmants. Elle était tellement énervée qu’elle a eu du mal à expliquer l’objet de son courroux : un article qui faisait état d’une sordide affaire de viol. Son nom n’était pas cité, ni son adresse, mais des voisins l’ont apparemment reconnue et ont « aimablement » glissé l’article dans sa boîte aux lettres. J’ai pensé à une erreur ou à une maladresse d’un journaliste, cela peut arriver, mais non l’auteur de l’article avait fait correctement son travail : il a tout simplement relaté une séance du tribunal correctionnel de Tournai en publiant les différents points de vue, celui de l’avocat de la défense qui représente les intérêts de l’auteur du délit et celui du Procureur du Roi qui prend la parole au nom de la société. Un compte-rendu, comme on dit dans le jargon journalistique, sous le titre « tribunal ». La dame ne pouvait pas comprendre que l’affaire s’était retrouvée dans le journal, dans le nôtre mais aussi dans ceux de la concurrence. Elle était accompagnée d’une amie qui partageait son incrédulité. L’assistante d’édition et moi-même eûmes beau essayer, au moins trois fois, de leur expliquer calmement que les séances du tribunal correctionnel étaient publiques et ouvertes à la presse, que l’anonymat avait été respecté, rien n’y faisait. Elles restaient persuadées qu’un protagoniste de l’affaire était passé par la rédaction pour nous raconter l’histoire à laquelle nous avions accordé du crédit sans vérifier et sans la plus élementaire prudence.

Je pouvais comprendre la colère de la dame qui est une victime dans ce dossier. Elle ne peut émotivement pas avoir le recul nécessaire. Mais j’ai été sidéré par son manque de connaissance de la procédure judiciaire. Son amie et elle semblaient pourtant des personnes instruites, l’une’étant même une artiste à ses heures, mais le fonctionnement de la justice et de la presse semblait complètement les dépasser. La dame, victime, ne s’était même pas constituée partie civile. Et elle ne s’était pas renseignée sur la date du procès, ni sur celle du jugement à venir. Je les ai invitées à se rendre au palais de justice où des assistantes d’aide aux victimes pouvaient les prendre en charge, les soutenir, vérifier si elles avaient été correctement informées de la procédure, etc, mais elles n’avaient pas l’air de prendre mon conseil au sérieux. C’était dans le journal et, par conséquent, c’était la faute du journal.

Ce n’est pas la première fois qu’un journaliste se fait engueuler, et ce n’est sans doute pas la dernière, mais cette affaire invite à la modestie. Avec la multiplication des sources et des réseaux d’information, on a parfois le sentiment que nos contemporains savent tout sur tout, qu’ils n’ignorent plus rien du fonctionnement de la presse, de la justice, de la politique, etc. bref de la démocratie. Mais non, il faut sans cesse expliquer, vulgariser. Expliquer encore. Et encore. Sous peine de se prendre à nouveau des boîtes d’antidépresseurs et de calmants à la figure.

En voiture 100% électrique, Simone

Comme je l’ai évoqué dans ma note précédente, j’ai eu la chance de tester trois véhicules 100% électriques de la marque Renault dans les rues de Mouscron. environnementLa Twizy est le modèle fun, celui qui est censé attirer le regard et faire parler de lui. L’engin est à mi-chemin entre la voiture et la moto. En version 45 (max 50 km/h), il peut même se conduire sans permis. Il est vraiment très agréable à manier :idéal pour circuler rapidement dans une grande ville comme Paris ou Bruxelles, mais on ne peut être accompagné que d’un seul passager, assis à l’arrière comme sur une moto. La Kangoo Z.E. est le véhicule utilitaire. Elle est pareille à ses soeurs essence ou diesel, excepté qu’elle est pratiquement insonore. Idéal pour l’entrepreneur qui désire de circuler de chantier en chantier dans un rayon de 50 km. Enfin, la Fluence Z.E. est la familiale de la gamme : elle est aussi bluffante que les deux autres en terme de conduite.

environnement

Même si je ne suis pas un professionnel de l’automobile, j’ai vraiment eu le sentiment de faire un bond dans le futur ou de participer à une avancée technologique majeure en essayant ces trois véhicules. Certes ils ne sont pas adaptés à une conduite nerveuse, mais ils séduiront ceux qui aiment une conduite souple, respectueuse des autres et de l’environnement. En terme de confort ou même d’accélération, ils n’ont rien à envier à leurs grandes soeurs qui roulent au carburant fossile. C’est, selon moi, l’avenir. Il reste à améliorer leur autonomie (max. 150 km pour la Fluence, par ex.), mais si tous les constructeurs automobiles s’y mettent, la voiture électrique risque de détrôner les véhicules classiques d’ici une vingtaine d’années. Les pouvoirs publics devront aussi investir dans des bornes de recharge. La ville de Mouscron attend l’aval de la Région wallonne pour en installer quelques-unes. Le plein électrique prend encore du temps : 6h pour une recharge complète de la Kangoo, par exemple, mais on peut la recharger chez soi à l’aide d’une simple prise électrique ou, mieux encore, pour la rapidité, au moyen d’une borne individuelle. environnementLe prix risque encore de constituer un frein en dépit des déductions  fiscales : entre 8.000 euros pour la Twizy et 25.000 pour la Kangoo. Mais un client de Renault Mouscron a fait le calcul en comparant les prix de l’essence et de l’électricité et en tenant compte de l’entretien du véhicule: sur une période quatre ans, un véhicule électrique de 25.000 euros revient 35% moins cher qu’une automobile classique.

Je n’ai qu’un seul conseil à donner : essayez, c’est bluffant.

(photos : Julien Azémar, Aurélie Pirkenne)

Disparaître derrière son sujet…

J’ai noté, dans mon calepin, une phrase du photographe Raymond Depardon que lui avait dite un chef de service lorsqu’il travaillait pour une agence de presse. Il l’a rappelée à un journaliste du Soir qui l’interviewait cette semaine : « à mes débuts, on me disait : ‘oulala, tu commences à te prendre la tête. Tu n’es qu’un journaliste. Tu dois disparaître derrière ton sujet ». Je l’ai notée parce que la phrase correspond à l’idée que je me fais du métier : on doit effectivement s’effacer derrière son sujet. Raymond Depardon, lui, n’était pas tout à fait d’accord avec la sentence de son chef de service : un auteur ou un artiste peut naître derrière le sujet, ce qu’il est devenu d’ailleurs, mais alors, selon moi, on sort du journalisme.

Hasard de l’agenda : le jour où je découvre ce souvenir de Raymond Depardon dans le Soir, je suis invité à tester trois véhicules 100% électrique de Renault dans les rues de Mouscron. Et qu’ai-je fait avec deux de mes collègues : je me suis mis en scène, photos et vidéo à l’appui, derrière le volant de ces véhicules qui sont bluffants par ailleurs. Je ne me suis pas tout à fait effacé derrière le sujet…

L’Abbé Pierre, Albert Einstein et les trois explosions

Je suis tombé par hasard sur la rediffusion d’une séquence de « Noms de Dieux » (RTBF) consacrée en 1993 à l’abbé Pierre. Il y a un petit côté grandiloquent, voire pompeux, dans la présentation de l’émission, mais l’animateur Edmond Blattchen a le don de faire accoucher ses invités de leurs plus belles pensées. Avec le fondateur d’Emmaüs, c’était pour ainsi dire du pain bénit tant l’abbé était une montagne de paroles sensées. Un passage m’a interpellé : celui où l’homme de foi évoque sa rencontre avec l’homme de sciences qu’était Albert Einstein. J’ignorais d’ailleurs que ces deux personnalités du XXème siècle avaient eu l’occasion de dialoguer, en l’occurrence à l’issue d’une conférence à Minneapolis après la guerre.

Très inquiet à propos de l’avenir de l’humanité, l’abbé avait demandé à Albert Einstein quelles étaient, à ses yeux, les menaces du monde. L’homme de sciences en évoqua trois : l’explosion de la matière, avec le danger que représentait l’énergie atomique pour l’homme qui restait un être infantile. Depuis, il y a eu Tchernobyl et Fukushima. Le physicien craignait également un trafic de l’atome, ce qui est hélas le cas, même s’il n’y a pas encore eu de conséquences désastreuses. Deuxième menace: l’explosion de la vie. Il voulait parler de l’explosion démographique qui, si elle n’était pas maîtrisée, pouvait constituer un danger. Depuis, le nombre d’habitants sur terre a plus que doublé sans que les ressources ne suivent de manière équitable. Dernière menace : l’explosion « psychique » provoquée par la mondialisation de l’information. L’abbé évoquait naïvement une revue de luxe sur laquelle un pauvre pouvait tomber en se disant que lui aussi pouvait légitimement y avoir droit. Depuis, il y a eu l’explosion d’internet qui permet à tout à chacun de se rendre compte des inégalités du monde.

Le dialogue entre les deux hommes avait un côté prophétique. Trois menaces, trois explosions mais en même temps trois défis. L’humanité a encore besoin de personnalités comme l’abbé Pierre ou Albert Einstein pour les relever.

Le citoyen peut aussi se bouger

Mercredi, à Mouscron, se terminait l’enquête publique relative au permis d’urbanisme demandé par le propriétaire du Refuge, l’ancien hôpital du quartier du Tuquet, qu’il souhaite transformer en un centre d’accueil susceptible d’accueillir jusqu’à 900 candidats réfugiés. On s’attendait à une véritable ruée sur les documents, que les  Mouscronnois pouvaient consulter à trois endroits différents, vu le tollé qu’avait suscité le projet avec manifestations, pétitions, interpellations au conseil communal, etc. Mais seulement 130 personnes ont émis des remarques, ce qui est beaucoup par rapport à d’autres enquêtes publiques, mais très très peu par rapport à l’irritation citoyenne.

Alors des grandes gueules, les Mouscronnois, qui se dégonflent dès qu’il s’agit de passer à l’action? Nous n’irons pas jusque là. Je placerai surtout le manque de mobilisation sur le compte de l’ignorance et de la paresse intellectuelle. La marche à suivre pour l’enquête publique a été affichée aux alentours de l’ancien hôpital, a été expliquée dans les journaux et à la télévision régionale, mais beaucoup de citoyens ne font pas beaucoup d’efforts pour aller chercher l’information ou, plus simplement, pour s’intéresser à la chose publique en dehors du cadre de la simple manifestation d’un ras-le-bol. Ils s’attendent à ce que cela tombe tout cuit dans leur boîte aux lettres, comme le prouvent les réactions sur le site de Nord Eclair à propos de l’article qui s’étonnait de la faible mobilisation. Beaucoup d’internautes ne savent d’ailleurs manifestement pas ce qu’est exactement une enquête publique. Bien sûr, c’est aux médias et aux responsables politiques d’expliquer à nouveau et d’expliquer encore, mais c’est aussi au citoyen de se bouger un peu.  C’est valable pour ce projet qui n’aboutira probablement pas, vu que le Collège communal va émettre un avis négatif, mais aussi pour tout ce qui touche de près et de loin la vie publique : le citoyen est avant tout un acteur de son propre devenir, il ne peut se contenter d’être un observateur râleur.

Une rencontre inattendue, entre liberté et fragilité

picvert2.jpgJ’ai eu une visite inattendue ce matin, chez moi, au petit déjeuner: celle d’un Pic vert qui s’est régalé avec les vers et les fourmis qui peuplent ma pelouse si mal entretenue. J’ai eu le temps de saisir mon appareil photo pour immortaliser cet instant magique. C’est le genre de rencontres qui me met de bonne humeur toute la journée. Les animaux sauvages dégagent une enivrante impression de liberté, dont on devine aussi toute la fragilité : ils sont constamment sur leur garde, l’esprit sans cesse en éveil, prêts à prendre la poudre d’escampette au moindre bruit suspect, ce que n’a pas manqué de faire mon pic vert dès que je me suis rapproché un peu trop près.

J’ai ressenti la même excitation lorsque j’ai croisé des dauphins dans la mer Egée, lors d’un voyage de presse en Grèce, il y a à peine une dizaine de jours. Je me souviens aussi d’un hibou moyen-duc surpris au fond de mon jardin, perché sur une branche de sapin, près du tas de compost, il y a quelques années. Ou encore d’une chouette chevêche qui est venue hélas percuter le pare-brise de ma voiture mais que j’ai pu sauver en l’emmenant dans un centre de revalidation pour oiseaux. Et à Mouscron, j’ai pu photographier six cigognes qui se reposaient dans un champ avant de reprendre leur migration vers le Nord.environnement,oiseaux,mouscron

Pourquoi une telle fascination que partagent beaucoup de mes amis et connaissances, si j’en crois toutes les réactions sur ma page facebook, où j’ai posté la photo de ma rencontre inattendue de ce vendredi matin? Sans doute parce que les animaux sauvages renvoient à notre part d’animalité. Entre liberté et fragilité.

 

Je ne suis pas bleu des sportifs français. C’est mal, docteur?

Lorsque mardi soir, Novak Djokovic a levé le poing en guise de victoire en quart de finale de Roland Garros contre Jo-Wilfried Tsonga après avoir sauvé quatre balles de match, j’ai ressenti comme une jubilation intérieure. Ce n’est pas que j’éprouve de l’admiration pour le joueur serbe, mais je me réjouissais qu’un joueur français avait mordu la poussière rouge du tournoi parisien. Je sais: ce n’est pas bien.

Je suis comme 80% de ces Belges francophones, si pas davantage, à qui cela fait plaisir de voir un sportif bleu-blanc-rouge se casser la figure. J’avoue avoir ressenti la même jubilation en 2010 lorsque l’équipe de France a été sortie de la Coupe du Monde de football en Afrique du Sud dès le premier tour qualificatif. Et huit années auparavant, lors du tournoi mondial en Corée du Sud, j’avais baptisé un des petits nés de notre chatte Mirabelle « Bouba » en l’honneur du joueur du Sénégal qui avait éliminé les Bleus. Je sais: ce n’est pas bien.

Il n’y a en effet aucune raison objective à ce ressentiment sportif anti-français. La France est le pays où je vais le plus souvent en vacances comme tout Belge qui se respecte. Je regarde très fréquemment la télévision française que je trouve intellectuellement, du moins les chaînes publiques, plus intéressante. J’ai des collègues français avec qui j’aime bien travailler, même si j’aime aussi les taquiner. J’ai de la famille dans le Nord que j’adore. J’ai suivi avec passion les élections présidentielles. Mieux: j’ai de la sympathie pour les sportifs français eux-mêmes, pris individuellement: Jo-Wilfried Tsonga a une bonne tête, Yannick Noah suscite chez moi de l’admiration pour sa reconversion, Michel Platini est un excellent dirigeant du football, etc. Je pourrais en citer d’autres, actuels ou anciens: Bernard Hinault, Laurent Fignon, Laurent Blanc, Eric Cantona, etc. Mais dès qu’ils sont (ou étaient) sur un terrain ou sur un vélo, rien à faire: je préfère (ou préférais) les voir sur la deuxième marche du podium plutôt que sur la première. Pourquoi? Les médias français, surtout parisiens, qui en font des tonnes dès qu’un de leurs compatriotes remporte une victoire ? Sans doute. Parce qu’ils parlent souvent des « petits Belges » ou « des cousins belges » avec une légère pointe de condescendance? Ou parce qu’ils parviennent toujours à trouver une attache française à un(e) Belge qui gagne (même si cela arrive de moins en moins souvent, avouons-le). Il y a de ça aussi peut-être. Il faut probablement ajouter une part de complexe, du petit par rapport au grand voisin (Les Flamands sont paraît-il ainsi avec les Hollandais et les Autrichiens, avec les Allemands).

Les Français, je crois, n’ont pas conscience de ce ressentiment. Et lorsqu’ils le découvrent, ils sont toujours très surpris. A titre personnel, j’essaye de me corriger, car je suis un francophile sincère pour plein d’autres domaines que sportifs à défaut d’être un francolâtre. Pourtant, l’Euro 2012 de football va commencer vendredi. Avec les collègues, je me suis risqué au jeu des pronostics. Et j’avoue: j’ai mis l’équipe de France sortante dès le premier tour. Je sais: ce n’est pas bien.

Mais on ne se refait pas…

 

Le commerce équitable ou le commerce de l’équitable?

En achetant une tablette de chocolat étiquettée « commerce équitable » et certifiée « Max Havelaar » en grande surface, vous pensez faire une bonne action avec la conviction que le paysan d’Amérique latine qui récolte les fèves de cacao reçoit équitablement son dû qui lui permet de faire vivre sa famille. Vous avez pratiquement tout faux. C’est du moins ce que démontre l’excellent documentaire que j’ai vu dimanche matin sur la Une (RTBF) et intitulé « l’équitable: à quel prix? ». La grande distribution a en fait surfé sur le succès de ce nouveau mode de consommation que certains qualifient de « bobo ». Elle appose même ses logos (Carrefour, Leclercq, Auchan, etc) sur les emballages.  Mais les grandes surfaces restent des grandes surfaces. Et le commerce tout aussi équitable que soit l’étiquette reste du commerce. Ainsi pour que l’entreprise soit rentable, la grande distribution demande à ce que les producteurs fassent du volume pour réduire aussi le prix la tablette de chocolat. Soumis aux caprices de la météo ou tout simplement en raison de leur taille, les petits producteurs ne savent pas toujours suivre. Les intermédiaires se tournent alors vers de plus grosses coopératives dans des régions plus propices sur les plans agricoles et climatiques. Certes ces producteurs plus importants respectent toujours les préceptes du commerce équitable, avec des avantages sociaux à la clef (écoles, sécurité sociale, etc), mais au détriment des tout petits producteurs des contrées les plus reculées qui s’appauvrissent davantage, ce qui n’était pas l’objectif initial de « Max Havelaar » et cie. L’auteur du documentaire en arrive même à se poser la question : commerce équitable ou commerce de l’équitable. Il n’invite pas les téléspectateurs à renoncer à l’équitable, car un autre commerce équitable est né du commerce équitable des grandes surfaces : celui qui justement refuse d’être vendu en grande surface. Il vaut mieux acheter son chocolat chez Oxfam, dans un petit magasin ou lors d’une vente de charité pour rester fidèle à l’esprit de l’équitable.

Le documentaire démontre que plus que jamais, il faut se méfier des étiquettes.

Tabac, merci Papa…

Aujourd’hui, c’était la journée mondiale de la lutte contre tabac. En dépit des campagnes d’information, je suis toujours étonné par le nombre de jeunes qui fument encore. J’en vois tous les jours, des filles pour la plupart, dès le matin, lorsque je conduis mes enfants à l’école. On grille sa clope avant de franchir les grilles de l’établissement. Il y a toute une gestuelle, un jeu de séduction avec la cigarette, déjà rien qu’en l’allumant: cela se devine sur leur visage. Loin de moi l’idée de les condamner ou de les blâmer: cela les renforcerait, je pense, dans leur comportement. A cet âge-là, on aime se jouer de l’autorité. Je préfère m’intéresser aux raisons qui poussent les autres jeunes à… refuser la cigarette. Cela peut être, à mon humble avis, une mine précieuse d’informations pour les professionnels de la prévention contre le tabac.

Qu’est-ce qui motive un jeune à dire non, alors qu’il est confronté à la pression de ses pairs? Pas simple à l’adolescence lorsqu’on a soif de reconnaissance. Personnellement, c’est une phrase de mon père. Une simple phrase qu’il m’a dite sur un ton ferme, mais sans une once de menace, avec la force de l’évidence : « être un homme, c’est aussi pouvoir dire non ». Il l’a balancée au bon moment, alors que je me cherchais un peu vers l’âge de 15 ans. Et je me souviens parfaitement de l’instant, tant la phrase m’avait à la fois marqué et pris au dépourvu, au détour d’une conversation anodine: dans la voiture, à la hauteur du passage à niveau de la Roë à Péruwelz. Sans doute avait-il deviné que quelques jours auparavant, des copains m’avait proposé de fumer « une sèche », comme on disait à l’époque. Ils s’étaient bien foutu de ma gueule lorsque j’avais refusé. Je ne m’étais senti humilié, mais la phrase de mon père m’avait redonné confiance. Oh, par la suite, j’ai bien tiré sur quelques cigarettes lorsque j’étais étudiant avant un examen à l’unif, ou par jeu après une soirée arrosée avec les co-kotteurs, mais sans m’engager sur la voie de la dépendance. Le « être un homme, c’est aussi pouvoir dire non » m’avait poursuivi et me poursuit encore aujourd’hui.

A tort ou « à perdre la raison »?

« A perdre la raison », le film de Joachim Lafosse sur l’affaire Geneviève Lhermitte, dont il dit s’être « librement » inspiré, vient de sortir au cinéma. J’éprouve plutôt de la sympathie pour l’actrice belge Emilie Dequenne, dont on dit qu’elle tient là le rôle de sa vie. J’adore l’acteur Niels Arestrup. Les critiques sur le long-métrage sont toutes dithyrambiques. Pourtant je ressens un profond malaise, même si a priori je n’aime pas condamner une oeuvre sans l’avoir vue. Je crois la démarche du réalisateur sincère. Je suis en faveur de la liberté artistique. Je suis pour qu’un artiste puisse revisiter un fait divers; cela donne des films magnifiques comme l’affaire Dominici. Mais en l’occurrence, fallait-il faire un film aussi tôt, cinq ans seulement après les faits? Je pense aux cinq enfants assassinés par leur mère bien sûr, mais aussi aux deux autres principales victimes, à savoir le papa Boucahid Moqadem et  l’ami intime du couple, le docteur Schaar, sur qui tant de rumeurs et  de sous-entendus ont circulé.

Joachim Lafosse reconnaît, dans ses interviews, avoir pris le parti de la mère. Faut-il rappeler que la justice n’a reconnu aucune circonstance atténuante à Geneviève Lhermitte, condamnée à la peine maximale. C’est une vérité, certes judiciaire mais qui blanchit le père et le médecin de tout soupçon de harcèlement moral, de négligence ou de violence intrafamiliale. Le film ne va-t-il pas relancer les rumeurs, les soupçons, même si le scénario initial a été édulcoré ? Même si le réalisateur dit ne pas vouloir faire d’amalgames, le grand public, à l’exception peut-être des spécialistes du cinéma et des intellectuels, fera le lien entre les trois protagonistes de l’affaire et les trois acteurs du film. Le père et le médecin ont le droit à l’oubli, surtout qu’eux, ils ne pourront jamais oublier la perte des cinq enfants. J’imagine leur douleur. Fallait-il en rajouter, si peu de temps après le drame? C’est pour toutes ces raisons que je n’irai pas voir le film. Et par pudeur.