Lettre à mon chat dans l’au-delà

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Mirabelle.

La légende prétend que les chats ont neuf vies. Tu devais en avoir quelques-unes derrière toi, Mirabelle, lorsque tu es rentrée dans la nôtre un beau jour de 2001. Tu te méfiais en effet des hommes comme si tu t’étais déjà heurtée plusieurs fois à leur suffisance et à leurs turpitudes. Au mieux, tu les toisais du regard, la queue balayant l’air avec un ennui consommé depuis un endroit perché, le plus souvent l’appui de fenêtre qui donne sur notre rue ou alors ton panier qui trônait sur la chaîne hi-fi de la salle à manger. Les voitures existaient déjà aux époques que tu as traversées, parce que jamais ta prudence n’a été prise en défaut, comme si tu avais perdu une de tes vies précédentes sous les roues d’un conducteur imprudent. Dès que tu entendais vrombir un moteur, jamais tu ne te précipitais, tête baissée, vers l’avant comme le font la plupart de tes congénères au péril de leur vie. Tu revenais illico sur tes pas. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles tu as vécu aussi longtemps. 16 ans et demi. 80 ans, si c’était une vie d’homme.

Tu n’étais pas un chat facile. Un chat avec un caractère de chien. Tu accordais tes câlins avec parcimonie. Il n’était pas rare que tu enfonces tes griffes et tes crocs dans la peau de celui ou de celle qui s’attardait un peu trop pour te caresser. Je me souviens avoir poussé un cri de victoire, comme si la Belgique avait gagné la coupe de monde de foot, lorsque tu es restée plus de 5 minutes sur mes genoux alors que j’étais allongé dans le fauteuil. Un exploit. Ils sont peu nombreux ceux qui ont réussi à véritablement t’apprivoiser : mon regretté papa qui te parlait comme à une personne, mon ami Patrick qui a dû être un chat dans un autre vie. Et Maxime, le fiston, qui ne t’a pourtant pas ménagée lorsque tu as débarqué dans la famille. Il te poursuivait de toute son affection, débordante mais encore maladroite, au point que tu ne trouvais refuge que loin, très loin, sous les armoires. Petits, les enfants t’ont promenée en poussette, t’ont presque étouffée dans leurs bras, ont essayé de t’habiller, t’ont poursuivie dans le jardin… Ils hurlaient ton nom quand on rentrait de vacances, même au milieu de la nuit, au point qu’il fallait les calmer pour ne pas réveiller le voisinage. Ils avaient tellement envie de te retrouver, mais il fallait te ré-apprivoiser à chaque fois. Tu boudais quelques heures, voire quelques jours, comme si tu voulais nous faire payer notre absence alors que notre voisin s’occupait admirablement de toi.

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Max et Val t’ont mis à toutes les sauces.

Un sacré caractère, la Mirabelle. Tu n’étais pourtant qu’un petit chat de gouttière. Je me souviens de ton minois lorsque je t’ai vu apparaître à la porte de mon bureau de Mouscron. Ma collègue photographe de l’époque, Delphine, à qui tu as tout d’abord appartenu, avait intelligemment manœuvré. Elle m’avait parlé de toi, la petite dernière de la portée, avec beaucoup de tendresse. Malgré ses belles paroles, j’avais tout d’abord refusé de t’adopter, mais en t’emmenant au bureau, Delphine savait que j’allais craquer. Et j’ai craqué. Comme ont craqué Marie-Christine, Maxime, Valentine et ma belle-mère, présente le jour de ton arrivée à la maison, lorsque ta tête tigrée est sortie de la poche de mon manteau dans laquelle je t’avais cachée pour ménager un effet de surprise. Tu as grandi avec les enfants. J’ose même penser que tu as participé à leur éducation. Te nourrir, te soigner, te chercher lorsque tu t’absentais un peu trop longtemps, veiller à ta propreté, apprendre à te ficher la paix quand tu n’étais pas de bonne humeur, te respecter en tant qu’être vivant, etc. Cela compte dans la vie d’un gamin. On t’appelait à la rescousse lors de leurs petits chagrins. Tu te pointais nonchalamment, mais tu te pointais.

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Un peu de sérénité.

Tu as été une merveilleuse petite maman. Tu n’as eu qu’une seule portée, mais tu protégeais tes petits comme une tigresse. Tu observais les enfants avec méfiance lorsqu’ils s’approchaient un peu trop près de tes trois chatons nés dans l’ancien lit-cage de Maxime. Tu ne voulais pas quitter la chaleur de la maison. Je t’avais pourtant préparé un petit coin douillet dans le garage du fond, où j’ai déplacé plusieurs fois ta portée, mais tu ramenais obstinément tes petits à leur point de départ en les portant délicatement entre tes mâchoires tout au long de la traversée du jardin. Nous avons confié à un voisin Bouba, le petit noir que j’avais appelé ainsi en hommage au joueur du Sénégal qui avait marqué contre l’équipe de France lors de la coupe du Monde de football de 2002 en Corée du Sud. Joséphine, la deuxième de ta portée, s’est perdue lors de ses premiers pas, et nous n’avons jamais retrouvé sa trace en dépit de nos recherches. Nous avons donné Myrtille, le troisième, à un jeune homme qui s’installait seul. Je me souviens des pleurs des enfants à son départ. Et surtout de tes cris déchirants pour le rappeler auprès de toi.

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Val et tes trois petits que tu protégeais comme une tigresse.

Tu nous a aussi flanqué la frousse après ta stérilisation. Tu t’es absentée plusieurs jours pour panser ta cicatrice. Et la famille a cru ne jamais te revoir. On pensait que tu étais partie te cacher pour mourir. Même le vétérinaire avait du mal à comprendre ta fugue. Tu es revenue, claudicante, mais tu es revenue à notre grand soulagement. Présente à la maison le jour de ton retour, ma belle-mère a même jugé utile de prévenir Marie-Christine de la bonne nouvelle sur son lieu de travail. Le retour du chat prodigue.

C’est toi qui courais derrière le chien…

Ton opération n’a sans doute été rien à côté d’une autre épreuve, bien plus dramatique pour ta vie de chat : l’arrivée de Mila, notre chien. Notre chien, mais pas ton chien, car jamais tu n’as véritablement accepté sa présence. Tu la tolérais, sans plus. Tu semblais la mépriser quand du haut d’une armoire, tu la regardais faire le pitre pour nous amadouer. Mila aurait bien voulu être ta copine, mais jamais tu n’as accepté ses invitations au jeu. Vous ne parliez pas le même langage. Il faut avouer que tu es passée au second plan, lorsque notre Border Collie a débarqué dans la famille. Ce n’est plus « Mirabelle, Mirabelle » que les enfants appelaient au retour de l’école, d’une sortie ciné ou d’une fête de famille, mais « Mila, Mila ». Mila t’a même détrônée dans le cœur de Marie-Christine qui n’aimait pas tes coups de griffes lorsque le chien tentait de pactiser avec toi. C’était vraiment chien et chat. Ou plutôt chat et chien, car c’est toi qui courais derrière Mila dans le jardin lorsqu’elle venait te déranger. Cela faisait beaucoup rire nos amis qui ont pu assister à cette querelle de famille. Peut-être étais-tu jalouse? Mila, elle, nous accompagnait en vacances tandis que toi, tu gardais le jardin.

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Maxime à l’affection débordante.

On a sans doute été injuste avec toi. J’avoue avoir cherché pour retrouver des photos de toi alors que nous ne comptons même plus celles de Mila. Tu es véritablement revenue au premier plan, lorsque la nature de tes miaulements a commencé à changer. Ils n’étaient plus vindicatifs, comme ils pouvaient l’être lorsque tu protestais pour rentrer dans la maison après une escapade au milieu de la nuit. Je t’ai maudite chaque fois que tu m’as réveillé. Et je t’aurais bien étripée lorsque à la fenêtre de notre chambre, tu miaulais de plaisir en manipulant – en torturant plutôt – une souris que tu étais fière d’avoir attrapée. Tu étais une formidable chasseresse, une des raisons pour lesquelles les voisins t’aimaient bien. C’était utile pour les rongeurs, mais cruel pour les oiseaux. A la fin de ta vie, tes cris sont devenus plus plaintifs. On n’a pas compris tout de suite la nature de ta souffrance. Tes dents? On a changé la nourriture. Tu t’oubliais, ce qui n’était jamais arrivé depuis la fin de ta vie de chaton. On a remis la litière. Toi, l’indépendante, la rebelle, allais chercher davantage d’affection; cela ne te ressemblait ssemblait pas vraiment. Maxime s’est bien occupé de toi. Il t’ouvrait la porte de sa chambre pour te cajoler. Et il me semble que vous avez eu de beaux moments de complicité.

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Le jardin était ton royaume.

Il a fallu se résoudre à te conduire chez le vétérinaire, chez qui nous ne t’avions emmenée peut-être qu’une ou deux fois depuis ton opération de stérilisation. Tu avais plutôt une santé de fer, mais là, tu souffrais trop. Beaucoup trop. Et le verdict médical fut sans appel: tes reins te lâchaient. Ce fut une décision difficile à prendre. Mettre fin à tes souffrances, mais te perdre, tourner la page de 16 années à nos côtés. Et il était naturel qu’on soit près de toi, avec toi. Nous avons tous les quatre pleuré comme des enfants lorsque le vétérinaire a abrégé tes souffrances. Je me suis senti ridicule, moi qui ai toujours considéré les défenseurs de la cause animale avec méfiance et circonspection, moi qui ai toujours détesté les mièvreries avec les animaux.

Même les voisins se sont inquiétés de ta disparition. Celui de gauche qui te gardait pendant les vacances. Mais aussi celui de droite qui pourtant n’avait jamais parlé de toi ou alors si peu. Tu allais souvent lui rendre visite lorsque nous n’étions pas à la maison, surtout quand ses petits-enfants étaient là. Tu nous as donc fait quelques infidélités, mais ce n’était que justice après l’arrivée de Mila.

Tu nous a offert quelques petits instants de bonheur qui ne sont sans doute rien à côté des aléas de l’existence. Aujourd’hui, tu reposes sous le magnolia où tu aimais tant chasser. Je ne sais pas si tu as encore quelques vies devant toi, mais tu as égayé la nôtre. Tu l’as rendue un peu plus légère. Tu méritais bien ces quelques lignes, toi qui aimais marcher sur le clavier de l’ordinateur pendant que je travaillais, l’air de dire: « cesse d’écrire des bêtises »….

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Des petits instants de bonheur.

Publié par

carnet de bord de Daniel Foucart

Journaliste à Nord Eclair belge (Tournai et Mouscron) depuis 1991, passionné par l'actualité vue par le petit bout de la lorgnette. Et à bord : quelques tranches de vie.

2 réflexions au sujet de “Lettre à mon chat dans l’au-delà”

  1. Bon bah voilà j’ai les yeux humides… ça me rappelle mon chartreux que j’ai eu pendant 13 ans et le temps qu’il m’a fallu mon me remettre de son décès. Un chat c’est un membre de la famille… Merci pour cet hommage félin.

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