Quand les préjugés vous rattrapent…

Préjugé, “ Croyance, opinion préconçue souvent imposée par le milieu, l’époque, l’éducation; partis pris ”, dit la définition la plus courante du Petit Robert. Qui n’a pas de préjugés? Qui n’en a jamais eus? Présomptueusement, j’ai toujours cru que je n’en avais pas, jusqu’à un malheureux accident de voiture, dont j’ai été la victime il y a quelques années. J’ai toujours mis un point d’honneur à ne pas juger les gens sur leur apparence vestimentaire, leur couleur de peau et surtout, sur ce que les autres disaient d’eux. Je ne crois pas du tout à l’expression “ la première impression est la bonne ”. Mais les préjugés sont sournois. Ils vous envahissent insidieusement depuis l’enfance, sans que vous ne vous doutiez de leur présence, comme un serpent qui glisse lentement vers sa proie. Ils se nourrissent à votre insu de propos badins, de conversations de cafés du commerce et de mots (ou maux) que l’on croit sans importance.

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Et les préjugés surgissent au moment où vous vous y attendez le moins, lorsque l’attention se relâche. Ils m’ont surpris un matin le long des boulevards de Tournai alors que je conduisais ma fille à la crèche. Un véhicule m’a coupé la priorité à la hauteur de la clinique Notre-Dame. Le choc fut d’une telle violence que l’autre voiture fut propulsée l’autre côté de la chaussée. Par chance, il n’y avait que des dégâts matériels. L’autre conducteur, un homme âgé, s’en est sorti avec une légère coupure à la joue et moi, avec un saignement de nez. Bien calée dans son maxi-cosy, ma fille en a été quitte pour des pleurs. Sur le coup, j’étais sonné. La circulation était dense, mais aucun automobiliste ne s’arrêtait. Certains ralentissaient, mais poursuivaient leur route, une fois leur curiosité satisfaite. Une seule voiture s’est finalement arrêtée de l’autre côté de la route. Des bagages, des cartons et un matelas garnissaient la galerie et l’arrière du véhicule était aussi chargé. A son bord , une famille maghrébine qui gagnait l’Afrique du Nord pour les vacances. Le conducteur, un homme affable, m’a rassuré. Il a même pris ma fille dans ses bras pour la calmer avant de la confier à son épouse, dont la tête était couverte du foulard traditionnel. Ils avaient pris des risques en traversant la chaussée pour s’inquiéter de notre sort. Je leur en étais reconnaissant. A l’arrivée de la police, la famille reprit immédiatement la route. J’aurais voulu les remercier plus longuement, mais ils avaient l’air pressé.

Pour dresser le constat, la police demanda mes papiers d’identité. Je me rendis dans mon véhicule, totalement sinistré, pour prendre mon portefeuille que j’avais rangé dans la boîte à gants. Mais j’avais beau chercher. Rien, nada. La famille maghrébine autour de ma voiture, mon portefeuille disparu, leur empressement à l’arrivée de la police : mon esprit ne fit qu’un tour. Un mauvais tour. Et mon sang aussi. “ Au voleur! ” avais-je envie de crier. C’est un policier qui me ramena à la raison. Il a refouillé avec moi la voiture. Et il retrouva mon portefeuille sur la plage arrière où la violence du choc l’avait propulsé. J’ai pourtant un oncle marocain et un très bon ami syrien, mais mon esprit avait fait le raccourci inacceptable “ maghrébin = voleur ”. Dix ans après l’accident, j’ai toujours honte en pensant à ma réaction qui était primaire. Primaire, comme le sont bel et bien les préjugés.

(1) Chronique parue, sous mon pseudo Vintje, dans l’édition de Nord Eclair du 28 décembre 2008, sous le titre « les Propos du Dimanche », imaginés par Luc Parret, alias Eleph. Le dessin original est de Serdu.

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carnet de bord de Daniel Foucart

Journaliste à Nord Eclair belge (Tournai et Mouscron) depuis 1991, passionné par l'actualité vue par le petit bout de la lorgnette. Et à bord : quelques tranches de vie.